Tu n'étais pas censée te réveiller

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Tu n'étais pas censée te réveiller

Messagepar Raevalia » Sam 18 Avr 2020 21:40

Chapitre 1 :

3 Dolgin 631 de l’ère II


De la persévérance, c’est tout ce dont Elianor avait besoin pour résoudre cette satanée équation que posait le problème de tarifs douaniers lui-même causé par le non-renouvellement du traité avec la famille Hautecime. Mais elle ne pouvait blâmer personne d’autre qu’elle-même et son éternelle négligence, ainsi que sa tendance à la procrastination. Pourtant, la marchande faisait preuve de beaucoup de talent dans sa profession. Si seulement elle pouvait parvenir à éliminer ce défaut qui lui nuisait tant. La jeune femme travaillait dans l’office familiale, au Bas-Richepont, en tant que comptable, et son rôle, à l’instar de sa sœur, était de chercher les meilleures possibilités d’accords concernant les arrivages des convois avec les régions du nord du rempart, bien qu’Amélia travaillait avec les partenaires commerciaux du sud.

Le sifflement d’un oiseau à travers la fenêtre entrouverte lui extirpa sa concentration une nouvelle fois. Poussant un soupir résigné, Elianor se leva et se mit à marcher les mains derrière le dos, effectuant ainsi des cercles. La marchande tentait de représenter la situation dans son esprit, puisque les schémas semblaient dépourvus d’utilité. Elle les visualisait, les lignes, les chiffres, l’opération, le quotient. Elianor fit un rapide calcul mental pour vérifier si la méthode était la bonne, et son résultat était cohérent. Esquissant un sourire, elle se rassit pour le mettre à l’écrit tout en empoignant sa plume, avant de perdre à nouveau le fruit de plusieurs heures de recherche quand le bruit d’un poing frappant à sa porte l’arrêta dans son élan. La jeune femme poussa un soupir résigné, en sentant son calcul disparaître dans les méandres de sa mémoire.

Entrez, marmonna-t-elle, se sentant soudainement d’humeur grincheuse.

La porte s’ouvrit, découvrant un homme d’une trentaine d’années, revêtant les habits des domestiques de la maison. Une cicatrice rouge et boursouflé saillait sur son front, que l’on pouvait confondre avec une imposante veine. Le serviteur avait connu un lourd passé d’esclave, et, bien qu’Elianor était encore enfant lorsque son père avait acheté Dylan, ledit serviteur, sa mémoire ne lui faisait pas défaut. Elle se rappelait des étals, avec les différents produits vendus, puis l’estrade aux esclaves, nombreux, tous différents, de races diverses, faits pour réaliser moult fonctions. Elle se souvenait de la fraîcheur de la marque le front de Dylan, et sans qu’aucune parole à ce sujet ne soit échangée, il n’avait suffit à Elianor qu’un rapide coup d’œil aux muscles saillants du contremaître pour comprendre ce qui était arrivé au malheureux.

Veuillez me pardonnez, mademoiselle Fallenbridge, mais votre père demande à vous voir, déclara-t-il d’une voix emplie de respect, mais non de crainte.

Les Fallenbridge avaient pour habitude de bien traiter leurs employés, en leur offrant le logis, ainsi que la pitance, en échange de leurs services. Certains ne voyaient pas la différence avec l’esclavage, mais pour un homme comme Dylan, cela changeait du tout au tout.

Merci Dylan, répondit la marchande qui ne pouvait masquer son agacement.

Elianor se leva à nouveau, étira ses bras fins et nus, libres de l’enclave que représenteraient des manches longues. La jeune femme détestait les manches longues, surtout en été comme c’était justement le cas. Les robes étaient sans aucun doute ses habits de prédilection, du fait de son activité la contraignant de paraître présentable à chaque moment, mais également car cela lui permettait de faire ressortir sa féminité, la rendant désirable, et puis… doit-on se justifier de préférer le port d’une robe à celui d’une tunique et d’un pantalon moulant ? La jeune femme repassa ses mains sur le tissus, puis recoiffa ses boucles châtaines avant d’esquisser un sourire charmeur au domestique, et de se diriger vers la porte pour sortir du bureau. Celui-ci, s’il était propre grâce aux services des domestiques, n’était pas rangé, sur demande de la marchande, malgré les protestations de son père et les moult propositions des serviteurs pour en faire un endroit agréable à vivre. Toutefois, Elianor désespérait que son entourage ne comprenne pas qu’elle préférait vivre dans un endroit dérangé. Cela lui permettait de se sentir dans un cocon, son endroit à elle.

La jeune femme saluait les domestiques qui travaillaient dans les couloirs. Certains se contentaient de la saluer en retour, d’autres lui souhaitaient une agréable journée. Quelques jeunes garçons parmi les serviteurs voyaient le fond de leur pensée trahie par un regard insistant, notamment sur le décolleté de la marchande, et de sa poitrine comprimée par la robe. Tout dans la villa respirait la propreté, le rangement, un sentiment qui pouvait parfois agacer Elianor. Du temps de sa mère, les choses étaient différentes, c’est d’ailleurs probablement d’elle que venait cette aversion pour le rangement. Elianor avait peu de souvenir de sa maternelle. Elle était décédée alors qu’elle n’avait que six ans. C’était une belle femme, fine et élégante, aux cheveux noir de jais, aux traits doux mais qui dégageait une force, telle qu’on ne désirait pas la pousser à bout pour voir ce dont elle était capable. Seul son père, Marcus, se permettait de franchir la barrière, et Elianor fut parcourue de frissons en pensant aux violentes disputes qui éclataient le soir, perceptibles à l’autre bout même de la demeure.

La jeune femme arriva devant l’entrée du bureau de son père. La politesse et la bienséance lui auraient dicté de taper à la porte, puis d’attendre l’invitation de son père à entrer, mais au lieu de cela, elle prit la poignée et poussa le battant. A l’exact opposé du sien, le bureau de Marcus était parfaitement ordonné. Les armoires et les coffres recueillaient de nombreux documents et outils. Rien ne traînait au sol, que ce soit sur le parquet en bois précieux ou sur le tapis en fourrure. Quant au vaste bureau, celui-ci comportait un stock de feuilles, trois classeurs bien remplis, et un bocal dans lequel étaient rangés les outils qu’utilisait le marchand. Marcus était assis sur un fauteuil devant le bureau, affairé à écrire une missive. En entendant le bruit de la porte qui grinçait – quelque chose qu’il faudrait arranger – il suspendit son geste quelques secondes, avant de reprendre, pendant qu’Elianor fermait la porte derrière elle.

Vous m’avez fait demander père ? demanda la jeune femme, une expression neutre sur le visage.

Marcus reposa la plume qu’il avait dans la main dans l’encrier lui faisant face, et tourna le chef vers sa fille.

En effet, ma puce. As-tu avancé la tâche dont je t’avais chargé pour ce soir ?

Elianor ne masqua pas son agacement.

Eh bien, après un long blocage, j’étais enfin parvenue à régler une satanée équation, mais j’ai été stoppée net par Dylan, et je dois donc reprendre de départ, expliqua-t-elle.

Ah, je vois, déclara le marchand en levant les mains en signe d’impuissance, eh bien s’il te faut plus de temps, je te l’accorde. Ceci dit, ta sœur ne semble pas avoir les mêmes difficultés.

Qu’est ce qu’Amélia a à voir dans cette affaire ? J’espère que vous ne tentez pas de nous mettre en rivalité, car c’est peine perdue, vociféra Elianor.

Marcus soupira, prit appui sur les accoudoirs de son fauteuil, et se leva en soupirant avant de se retourner vers sa fille et de la prendre par les épaules.

Elie, Elie… se désola-t-il, tu sais que loin de moi cette idée, je te faisais juste remarquer que cette tâche, que je pensais simple, prend plus de temps que prévu, et bientôt…

Bientôt quoi ?

Bientôt elle ne sera plus d’aucune utilité, car le contrat sur lequel elle repose sera refusé, tout simplement. Je vous confie des tâches délicates, exigeant une certaine rigueur, tu comprends ma puce ?

Navrée père, mais j’ai besoin de plus de temps, se défendit Elianor en se dégageant de la poigne de son père.

Je comprends, et je t’en accorde davantage… Bien que je pensais que ton efficacité serait telle que tu me rendrait ces chiffres avec de l’avance, répondit Marcus d’un air détaché.

Je vais me remettre à la tâche, déclara la jeune femme en tournant les talons.

Tu as assez travaillé pour aujourd’hui, ma puce, l’arrêta le marchand. Je dois te faire part d’autre chose.

Je vous écoute, dit simplement Elianor en faisant demi-tour.

Marcus commença à marcher dans le bureau tout en expliquant.

Demain soir, j’ai organisé une réception. Oh, ça ne sera pas une bien grande fête, ne t’inquiète pas, juste quelques maisons du Haut-Richepont, en petit comité tu vois ?

Demain soir ? Pourquoi ne m’en avez vous pas parlé plus tôt père ? s’enquit Elianor.

C’est quelque chose de moindre importance, voyons. Enfin laisse moi continuer. Vois tu, au-delà de cette diablesse affaire de tarif avec les Hautecime, nous avons un problème, que je qualifierai de… majeur.

Marcus se massait la nuque en cherchant ses mots.

A vrai dire, poursuivit-il, nous ne pouvons plus exporter nos ressources de deuxième catégorie dans le Bas-Richepont.

Quoi ?! s’exclama la jeune femme, abasourdie par une telle nouvelle.

Tais toi donc, tu veux ? la réprimanda le marchand agacé. Je ne me perdrai pas dans les méandres des décisions ayant mené à cet état de fait, mais disons qu’il s’agit là d’une divergence de… d’opinions. En fait, c’est un riche marchand du Bas-Richepont, Arno Delatour, qui nous euh… bloque l’accès à cette partie de la ville. Ce merdeux a joué sur les tarifs douaniers sur les produits d…

De catégorie B, j’ai compris, le coupa Elianor, exaspérée, et donc il est impossible pour nous de les y exporter car on vendrait à perte.

Si Marcus était doué pour masquer ses émotions, il ne prit pas la peine de dissimuler sa moue et son visage boudeur.

Oui, c’est ça. Enfin, le fait est que maintenant, impossible pour nous d’accéder à ce marché, et cela nous coûterait plus cher si l’on les exportait dans les autres régions, car il faudrait revoir tous nos contrats, et Nôrond sait qu’on perdrait un bon nombre d’avantages.

Donc vous avez également invité ce Delatour à la réception pour négocier un traité, c’est de cela qu’il s’agit ?

Tu as la perspicacité de ta mère, mais également ses tendances castratrices, marmonna le marchand. C’est donc ce que nous allons faire. Je ne te cache pas que si nous parvenions à l’enivrer…

Je ne m’y risquerais pas à votre place, soyez certain qu’il engagera des mercenaires pour assurer à ce que ce genre d’événements ne se produise pas.

Crois tu que je n’y ai pas pensé ? demanda le marchand en feignant l’étonnement. J’ai également fait appel à la meilleure compagnie de mercenaires de Richepont. Ils se font appeler les PoilpuBIEN ! Je te l’accorde, voilà un nom bien… particulier. Mais cette compagnie de mercenaires est dirigée par la célèbre Dame à la Plume, la meurtrière la plus populaire du Bas-Richepont.

J’ai entendu parler d’elle. Elle serait à l’origine de bien des merdiers, on dit qu’elle a fait un sacré ménage parmi les compagnies de mercenaires. Quel est son prix ? s’enquit Elianor.

Eh bien, hummm… (le marchand passe à nouveau sa main dans le dos pour le gratter) Quarante mille pièces d’or, ainsi que… que nous doublons notre prix de la farine pour les régions du sud.

C’est… Et vous avez accepté ! s’insurgea la jeune femme. Personne n’acceptera notre farine dans cette partie d’Hédarion, qu’est ce que c’est que ce cirque, à quoi ça peut lui servir !

Nul ne connaît les buts de ces mercenaires, mais l’effet immédiat que cela a eu c’est d’avoir augmenté le prix moyen de la farine sur les étalages du sud, de deux pourcents à vrai dire.

Et si cette Dame à la Plume perd des mercenaires demain soir ? Vous demandera-t-elle un dédommagement, ou alors prend-elle en charge ces frais ?

Eh bien… Cela nous coûterait cinq-mille pièces d’or par mercenaire tué, répondit Marcus en haussant les épaules.

Je vous souhaite bien du courage dans vos négociations, déclara fermement Elianor, qui souhaitait ardemment mettre fin à la conversation.

J’aimerais que toi et ta sœur soyez présente, Elie, lui annonça son père alors qu’elle avait la main sur la poignée. Cela ferait tache dans le cas contraire.

Marcus fit mine de ne pas avoir entendu le juron que poussa Elianor alors qu’elle ouvrit la porte avant de la claquer, le laissant seul dans son bureau, se grattant le dos, un goutte de sueur froide perlant sur son front. Il détestait avoir affaire à la colère de sa fille. Cela lui rappelait les débats mouvementés qu’il pouvait avoir avec sa défunte femme quinze ans auparavant. Il se dit néanmoins que cela aurait pu être pire, et retourna s’asseoir pour reprendre la rédaction de sa missive.


Elianor marchait, le pas vif, les poings serrés, dans les couloirs. Elle ne revenait pas dans son bureau, car après tout son père lui avait conseillé de s’arrêter là, et il était impossible de retourner travailler au vu de son humeur massacrante. La jeune femme préféra faire la seule chose qui pouvait la calmer, qui pourrait la faire évader quelques heures, de l’équitation.

La forte luminosité de ce début de soirée aveugla momentanément la marchande, qui fut forcée de mettre ses mains en visière en dépassant le perron. Le jardin de la demeure était l’un des plus vastes du quartier. C’était là l’avantage d’habiter en périphérie de Richepont, et non dans le centre où les jardins ne dépassaient guère les trois hectares. Dans celui-ci, Elianor avait la sensation de respirer. Un petit bois procurait de l’ombre au loin, idéal pour les enfants. La jeune femme se rappelait des jeux auxquels elle s’adonnait avec sa sœur, Amélia, étant jeunes. Elle perdait toujours à attrape-le-troll. Il faut dire qu’elle avait toujours été loin d’avoir la carrure d’une de ces sales bêtes.

Mais le jardin en lui-même n’était pas ce qui intéressait la marchande. Elle se dirigea vers l’écurie, sans ralentir le pas. De nombreux domestiques travaillaient toujours dans les jardins pour entretenir la luxuriante végétation qui essayait inlassablement de dévorer le terrain. Au vu de sa taille, on pourrait d’ailleurs parler de parc, mais Marcus trouvait que cela faisait trop pédant, un nouveau sujet de discord avec sa défunte épouse qui répétait qu’il fallait toujours nommer les choses par leur nom. Elianor progressait le long des chemins de pierre, essayant de réfléchir au pétrin dans lequel ils seraient si la réception du lendemain soir s’avérait être un échec. La moitié de leurs ressources perdrait la moitié de leurs débouchés, soit un quart de chiffre d’affaires en moins, pour des coûts de production unitairement plus chers. Cela pouvait signifier la perte de leur commerce. Leur marge de chocs était d’un dixième, pas d’un quart ! Ils seraient forcés de réduire leurs activités, en abandonnant la dotation que leur fournissaient leurs contrats. Cela signifiait moins de production, plus de coûts, bref, un risque important de faillite. Bien qu’elle l’aurait très fortement souhaité, elle ne pouvait pas faire faux bond, car la famille avait besoin d’elle cette fois-ci. Elle devra être cordiale, désirable, aimable, en somme, se comporter comme elle le devait.

L’odeur agréable du foin la tira de sa réflexion et Elianor sourit en apercevant la tête allongée de sa jument.

Salut ma belle, je t’ai manqué ? demanda-t-elle à la monture qui s’ébrouait de plaisir.

Humm, je vois qu’il te manque de l’eau ma Nébuleuse, observa la marchande les sourcils froncés, tout en tapotant l’encolure du cheval noir tacheté de points blancs, d’où son nom.

Elle ouvrit alors la porte du box, prit la poignée du seau et le porta jusqu’à la fontaine située à quelques pas. Si vous pensiez qu’Elianor était une petite bourge distinguée, permettez moi de redresser la vision erronée que vous aviez d’elle. La marchande accrocha le seau par le biais d’un solide nœud de pêcheur, et le fit descendre en tirant sur la corde, jusqu’à ce qu’il soit immergé dans l’eau stagnant au fond du puits. Le seau avait nettement gagné en poids, et la jeune femme peinait à le remonter. Après cela, elle eut la tâche fastidieuse de l’amener jusqu’au box où l’attendait Nébuleuse. Celle-ci plongea sa tête dans le seau, non sans renverser la moitié du contenu aux alentours. Elianor prit appui sur le mur, massant ses muscles endoloris, avant de prendre la selle suspendu au mur, la placer sur le dos de la jument et de la harnacher. Puis, une fois que celle-ci eut fini de se désaltérer, laissant le seau presque vide, elle se hissa sur la selle. Qu’il était bon de pouvoir poser son front contre la nuque du cheval, de flatter sa puissante encolure. Donnant de légers coups de talons, elle dirigea Nébuleuse à l’extérieur, puis vers le champs de courses. Marcus avait fait faire cet endroit pour organiser des courses hippiques. Il était l’un des rares marchands à pouvoir proposer ce genre de distractions, et sa notoriété s’était vue décoller suite à cela. D’abord au pas, Nébuleuse commença à trotter sous la direction de sa cavalière, avant d’avancer au petit galop. La robe d’Elianor flottait au vent, dévoilant des cuisses galbées et rosies.

Des obstacles se dressaient sur la piste, principalement des haies, mais également des barres suspendues à différentes hauteurs. Désormais, la cavalière et sa monture étaient à pleine vitesse. Les cheveux d’Elianor sifflaient, tels une traîne couleur noisette. La monture sauta au-dessus de la première haie. La jeune femme adorait ce sentiment lorsqu’elles décollaient toutes deux du sol, flottants dans les airs, pour retrouver la terre ferme une seconde plus tard. Si elle n’avait qu’un mot pour décrire cette sensation, ce serait la liberté. Ce sentiment qui coulait dans tous son être, cette adrénaline qui accentuait les battements de son cœur, qui réchauffait ses membres pourtant en proie au vent. L’invincibilité aurait été un mot adéquat également, mais il suffisait d’une chute pour que celle-ci soit détrompée.

La cavalière chevaucha ainsi pendant plus d’une heure, jusqu’à ce que Nébuleuse ne donne des signes de fatigue, et que l’azur du ciel laisse lentement place au crépuscule orangé, lui cédant du terrain chaque minute, inexorablement vaincu.


Après avoir ramené Nébuleuse dans son box, et demandé à un domestique de le nourrit et de l’abreuver, Elianor était rentrée dans la demeure. Sa robé était froissée et abîmée, mais c’était le prix à payer pour cet instant de bonheur, de liberté…

*

Le lendemain, La jeune femme avait finalement réussi à retrouver l’équation qu’elle cherchait tant, après moult heures de réflexion. Elle put donc finir la tâche que lui avait demandé son père en toute tranquillité, tout en sirotant un éclat de Zhémélésis pour se rafraîchir le gosier. Le liquide frais coulait dans sa mâchoire et sa gorge, lui provoquant un frisson bienvenue avec pareille chaleur. Les domestiques qui travaillaient dans le jardin avaient dû se lever tôt le matin pour accomplir leur tâche tant que le soleil n’était pas à son zénith, pour ne pas attraper d’insolation, si bien qu’à cette heure avancée dans l’après-midi, Elianor ne voyait personne à travers la fenêtre close. C’est avec soulagement qu’elle marqua le point final de son document, avant de le relire rapidement. Tout semblait en ordre, rien qui ne pourrait entraver les convois plus longtemps. La jeune femme reposa la feuille, puis se leva en s’étirant, ne réprimant pas le bâillement sonore qui perça l’air telle une flèche, la forçant à ouvrir sa mâchoire plus qu’elle ne le pensait possible. Une main frappa à la porte à ce moment là. Elianor devina au son qu’il s’agissait de sa sœur, Amélia.

Entre donc, l’invita-t-elle.

Amélia, une grande femme d’un pied de plus que sa sœur, pénétra dans le bureau. Contrairement à Elianor, elle héritait sa fuligineuse chevelure de celle de sa mère, ses joues étaient un peu plus rondes, mais cela la rendait fort désirable de la gent masculine. Deux domestiques la suivaient, chacun portant un imposant paquet dans le creux des bras.

Ma sœur, j’ai vu de loin Nébuleuse sur le chemin, elle a été déplacée sous le saule, l’informa-t-elle.

Elianor se rendit compte qu’elle avait oublié sa jument, obnubilée par ce maudit travail.

Je te remercie de m’apporter cette nouvelle, mais je devine aux deux malles que portent ces messieurs que ça n’était pas l’objet initial de ta visite.

En effet, répondit Amélia dans un sourire.La réception commence au coucher du soleil, et nous avons tout juste le temps de nous y préparer.

La plus jeune des deux sœurs jeta un coup d’œil à travers la fenêtre, le soleil avait bien avancé sa rotation, et amorçait sa descente.

Tu as raison, que m’amènes-tu donc ? s’enquit-elle, curieuse au vu du poids apparent des malles que trahissaient la rougeur sur le visage des domestiques ainsi que le tremblement de leurs bras.

Des robes, du maquillage, des bijoux, tout ce qui concourra à notre beauté éclatante de ce soir. Mais dis-moi, je ne te dérangeais pas ?

Elianor secoua la tête.

Non, au contraire, tu arrives juste au bon moment, je venais de finir ce travail que m’a demandé père concernant les tarifs douaniers.

Ah oui, il n’avait pas l’air très satisfait hier soir, déclara l’aînée le visage songeur. Enfin bon, où peut-on poser ça ? s’enquit-elle.

Elianor désigna un plan de travail vers lequel elle s’approcha, puis d’un mouvement sec du bras, balaya tout ce qui s’y trouvait par terre, suscitant un rire chez sa grande sœur. Les domestiques s’empressèrent de déposer les deux malles sur le bureau, avant de demander à Amélia si leurs services étaient encore requis, avant de quitter la pièce en fermant la porte suite à la réponse négative de la brune. Cette dernière désigna la malle de gauche comme étant celle d’Elianor qui s’y dirigea aussitôt, et l’ouvrit.

A l’intérieur s’y trouvait une robe rouge écarlate, en soie, très fine et douce qui chatouilla les doigts de la marchande lorsqu’elle la prit dans ses mains.

N’est-elle pas magnifique ? demanda Amélia en caressant sa robe bleu céruléen. Je les ai faites faire directement chez le tailleur, messire Lordence, réputé pour ses célèbres créations. Pour les mensurations, j’ai pris les mêmes que lors de la réception du bal d’hiver, j’espère que ton corps n’a pas changé.

Elianor regarda la robe perplexe. Cette réception datait d’il y a plus d’un an, et elle était encore à un âge où son corps se construisait.

Eh bien, je vais te dire ça, lui dit-elle en regardant le décolleté, songeuse.

Mais avant, il faut nous préparer !

Sur ces mots, Amélia prit sa sœur par le poignet et elles quittèrent la salle.

Durant les instants qui suivirent, les deux sœurs se lavèrent, chacune dans sa baignoire, à papoter pendant que des domestiques leur lavaient les cheveux. Bien sûr, il s’agissait là de femmes, car il n’y avait pas assez de mousse pour masquer les attributs des deux jeunes femmes, et la pudeur était de mise. Une fois sorties, leur peau fut soumise à l’épreuve de l’épilation. A la fin de ce qu’Elianor considérait être une torture, leurs peaux étaient totalement lisses, douces, mais rougies. Ainsi, elles durent s’apaiser en se tartinant de pots de crèmes à la valeur inestimable. Vêtues de simples robes légères d’un blanc immaculé, elles commencèrent à se peinturlurer le visage de toutes sortes de produits avec précision et expertise. La tâche fut longue, ardue, fastidieuse, mais leurs traits s’affinèrent et les imperfections de leur peau disparurent une par une. Les domestiques revirent armées de peignes et de ciseaux, et dressèrent chacune de belles coiffures aux jeunes femmes. La chevelure d’Amélia s’enroulait derrière son crâne dessinant une auréole puis tombaient en cascade sur ses épaules. Quant à Aliénor, des tresses parcourait chaque côté de ses tempes, pour se rejoindre derrière sa nuque et tomber, accompagnés de cheveux lisses, chutant jusque dans son dos.

Enfin vint le moment d’enfiler leurs robes. Les deux sœurs se déplacèrent en gloussant dans les couloirs en petite tenue, faisant rougir les domestiques qui les aperçurent et qui faisaient aussitôt mine de se remettre à tâche. Une fois de retour dans le bureau, Elianor ferma la porte à clef. Les deux sœurs se déshabillèrent et enfilèrent un corset se trouvant dans la malle, avant de s’emparer de leur robe respective. Elianor frissonnait de plaisir en sentant le fin tissu glisser sur sa peau presque à nue. Le corset comprimait un peu trop sa poitrine pour elle, mais elle s’y trouvait assez à son aise, ou tout du moins, elle respirait. Les manches ne recouvraient pas ses avants-bras. La jeune femme s’enserra la taille d’une ceinture. Le bas de la robe descendait jusqu’à ses chevilles, qui ne seraient toutefois pas à nu, car il restait une paire de bottines marron lavallière au fond de la malle. Les deux sœurs se contemplèrent, admirant chacune la beauté de l’autre, toutes deux béates d’admiration. Elianor contempla le reflet que lui prodiguait le miroir, plus que satisfaite. Sa beauté était à nulle autre semblable, fruit d’un dur labeur. Une petite boite demeurait seule dans la malle. La jeune femme l’ouvrit et découvrit une parure de diamants, ainsi que deux boucles d’oreilles discrètes incrustées d’un saphir. Elianor enfila délicatement la parure, se sentant plus belle que jamais, ainsi que les boucles d’oreilles. Désormais, elle était parfaite. Amélia lui prit le bras, et lui montra la position du soleil qui disparaissait à l’horizon, enveloppé dans un ciel aux couleurs de flammes.

La réception va débuter, ma sœur, allons apporter un peu de magnificence à ce bal, murmura la brune arborant un sourire narquois.

Sur ces mots, elles remirent en place une mèche rebelle, puis quittèrent le bureau. Le grand soir arrivait.



chapitre 2 :


4 Dolgin de l'ère II


Elianor leva son verre avec les autres convives attablés, forçant un sourire éclatant. Elle devait mettre sa fierté de côté, et tout donner ce soir, et même si cela devait passer par la perte de sa virginité, elle le ferait. La réception se tenait dans la salle de bal de la résidence Fallenbridge, choisie pour ses importantes dimensions. La pièce était somptueusement décorée de guirlandes, de fleurs, tout ce qui pouvait donner une allure festive. Les seules lumières étaient prodiguées par les chandeliers parsemant la salle, donnant une ambiance intimiste en demi-teinte, sombre mais pourtant agréable à la vue. Elianor ne pouvait qu’apprécier ce choix, car on y voyait autant qu’en une nuit de pleine Lune, ce qui poussait aux confidences de toutes sortes. Elle s’était retenue de pousser un juron en apercevant la foule d’invités. Un « petit comité » qu’il disait… La jeune marchande s’était contentée de soupirer légèrement. Dans une moitié de la pièce étaient disséminées des tables, des chaises, et les domestiques y circulaient, proposant de la nourriture mais surtout des boissons. La plupart des places étaient occupées par des hommes gras et des femmes aux lèvres pincées. Ce côté de la pièce émanait des relents d’avarice et de cupidité. L’autre partie de la salle de bal avait été vidée pour permettre aux danseurs de s’égailler à leur guise. Un orchestre était installé contre le mur, comportant une douzaine de musiciens, la plupart étant des violonistes aguerris à leur art, et de ce fait très talentueux. Les sons qui se dégageaient des instruments étaient mélodieux, joyeux, invitant à la danse ainsi qu’aux plaisirs de l’alcool et de la chair. Un sentiment de nostalgie l’envahit. Elle n’avait point vu de fêtes ici depuis tellement d’années. C’était dans ici-même que sa mère lui avait appris à danser, malgré ses réminiscences. Même si aujourd’hui encore, elle détestait s’adonner à cet exercice, c’est un des rares souvenirs que la jeune femme avait gardé de sa maternelle, toutes les deux, virevoltant dans la grande pièce.

Grâce à sa longue mise en beauté, Elianor attirait tous les regards, de ceux des garçons encore imberbes à ceux des riches mais non moins gras marchands dont la chevelure tirait sur le blanc, en passant par ceux des jeunes femmes certainement jalouses, ou bien désireuses. En effet, les pratiques libertines et homosexuelles, bien que rares, existaient dans Richepont, mais figuraient parmi ces actes que l’on fait sans le dire à cause de leur connotation, au vu de l’importance qu’avait le regard des autres dans cette société marchande. Sa parure de diamants scintillait et reflétait la lumière des chandeliers, tout en plongeant dans son décolleté où l’on voyait la naissance de ses seins comprimés dans sa robe. Un jeune homme qui venait de se lever d’une table non loin se dirigea vers elle, en arborant un magnifique sourire. Elianor le dévisagea sur toute la taille. Sa silhouette maigrelette et son front imposant n’en faisaient clairement pas un homme séduisant, aussi, elle masqua son dégoût lorsqu’il lui adressa la parole.

Gente demoiselle, déclara-t-il, permettez moi de contempler et de louer votre beauté éblouissante. Votre présence emplit la salle de gaieté. Aussi, me feriez vous l’honneur de m’accorder une danse ?

Elianor lui répondit poliment, mais non moins fermement. Danser n’était pas dans ses projets de la soirée, loin de là.

Votre attention me touche franchement, répondit-elle en plaçant les mains sur son cœur, ce que le jeune homme lorgna quelques secondes, mais il ne me sied guère de me mêler à la foule de danseurs, peut-être ma sœur vous accordera-t-elle ce privilège, lui dit-elle en désignant Amélia du regard, qui riait à gorge déployée sur la piste de danse en virevoltant avec un cavalier séduisant, à côté d’une demi-douzaine de jeunes hommes qui faisaient la queue en se regardant avec dédain.

Le garçon inclina la tête si bas que la marchande le soupçonna de chercher à être au plus près de sa poitrine, puis se dirigea vers la piste de danse. Elianor réprima un gloussement. Sa sœur la tuerait si elle apprenait qu’il s’agissait là du cinquième qu’elle convoyait vers elle. La jeune femme abhorrait la danse. Se pavaner avec un inconnu sur une musique inconnue, cela ne lui plaisait guère, pas plus que la perspective de changer régulièrement de cavalier, ce qu’elle résumait comme « un marché de la belle », d’autant plus que la moitié de ceux-ci en profitaient pour tripoter allègrement leurs partenaires sans qu’elles ne puissent dire mot. Non, il était évident qu’elle n’était pas faite pour la danse.

Du coin de l’œil, Elianor vit Marcus à une grande table avec quelques autres marchands de renommée. Il y avait là Gontrand Patir, dame Cunégonde Orland, Ilron Valaer, un des rares elfes marchands, et deux autres hommes à la corpulence volumineuse dont elle ne connaissait pas le nom. La jeune femme supposa toutefois que l’un d’eux était Arno Delatour, car Marcus semblait lui accorder une attention toute particulière. Une voix masculine la sortit de son observation, et elle se retourna pour faire face à un jeune homme de belle stature.

Dame Fallenbridge ? s’enquit l’inconnu.

Demoiselle encore, le corrigea poliment Elianor.

Oui, demoiselle, se reprit-il dans un sourire, je vous prie de me laisser me présenter, Gauvain de la maison Provin, à votre service ma demoiselle.

La jeune femme ne put s’empêcher de lui renvoyer son sourire niais. Ce jeune homme avait tout pour lui plaire, et son nom éveillait sa mémoire, sans qu’elle ne parvienne toutefois à s’en souvenir.

Je suis enchantée de faire votre connaissance, messire Provin, je me nomme Elianor.

Quelle magnifique soirée, mademoiselle, déclara Gauvain dont le sourire ne perdait pas son éclat, votre père semble miser beaucoup dessus.

Quel mal y a-t-il à se rassembler avec ses amis ? demanda innocemment Elianor qui sentait qu’elle devait se méfier de cet homme.

Euh, oui, vous avez raison mademoiselle Fallenbridge, répondit le jeune homme en reprenant contenance. La fête reste tout de même sublime, tout comme vous mademoiselle.

Elianor se souvint soudainement d’où elle connaissait ce nom, et eut un imperceptible mouvement de recul qu’elle camoufla aussitôt en passant sa main dans ses cheveux, en souriant maladroitement. Gallus Provin, le père de Gauvain, qui était d’ailleurs le dernier inconnu assis à la table de son père, se trouvait être un ancien rival des Fallenbridge qui avait suivi ce que Marcus appellait « La course au lin », qui consistait en une guerre des prix sur le lin. Il s’en était fallu de peu pour que l’opération soit un échec retentissant, mais les Provin durent abandonner et perdirent de nombreux marchés qui permirent à Marcus la compensation des pertes engendrées par la course. Le nom de Provin avait été oublié durant plusieurs années, avant qu’ils ne reviennent sur le marché.

Oh, je vous en remercie messire Provin. Voyez vous, une affaire urgente m’attend, mon père m’a chargée de veiller au bon déroulement de la soirée, et le vin est plus consommé qu’apporté, menti-t-elle. Je vous souhaite une très agréable soirée messire Provin.

La jeune femme tira une profonde révérence hâtée et partit sur le champs à l’autre bout de la pièce, du côté des danseurs. Le jeune homme devait chercher à la séduire pour obtenir des informations, mais Elianor n’était pas femme à se faire duper par de si grossières méthodes. Elle prit avec adresse une coupe de vin sur un plateau qu’un domestique tendait à bout de bras en passant et la but d’une traite pour la poser sur un autre plateau qui passait quelques instants plus tard. La marchande regarda au loin la table de son père. Il ne s’y trouvaient plus que deux autres commerçants avec lui, dont le sire Delatour.

Un cri retentit du côté des danseurs. Afin d’éviter le liquide grumeleux se déversant de la bouche de son cavalier aux joues désormais vertes, Amélia avait promptement sauté en arrière, écrasant de son talon le pied d’un de ses nombreux prétendants. Celui-ci quitta la piste en sautillant sur son pied valide, tandis que le fauteur de trouble se relevait lentement, en déclarant qu’il n’aurait pas dû boire autant, tout en se confondant en excuses devant Amélia dont la robe bleue était tachée. Ses joues avaient viré aux rouge pivoine, alors que ses poings se serraient si fort que l’extrémité de ses doigts blanchit. Elianor était désolée pour sa sœur, mais se réjouit car voilà un signe que la fête battait son plein. Les musiciens reprirent un morceau plus joyeux que jamais pendant que les domestiques s’empressaient de nettoyer la mare trop peu aqueuse, et qu’Amélia quittait la pièce furibonde.

Toutefois, Elianor était consciente que ça ne durerait pas. La majorité des réceptions de ce genre étaient stoppées en plein milieu car on retrouvait souvent des corps de hauts marchands, de messagers, parfois de couples désirant passer un peu de bon temps, dans un jardin, dans une salle déserte… Personne n’était étranger à ce qui se passait dans le milieu sombre des affaires, et tout le monde le redoutait. En ce moment même, un homme se faisait probablement égorger, ou des mercenaires se livraient une lutte sans merci, et tous les invités virevoltaient ou buvaient, au rythme effréné de la musique ou des gorgées. Un homme l’interpella, le regard suppliant.

Mademoiselle Fallenbridge, je vous en prie, où puis-je trouver mademoiselle votre sœur ?

Elianor arqua un sourcil devant le jeune homme à la chevelure blonde.

Je crains qu’Amélia ne soit pas disponible pour le moment, retentez votre chance dans quelques instants.

Je vous en prie, mademoiselle ! la supplia le garçon dont la détresse se lisait sur le visage, je suis fou amoureux d’elle, et je me dois de lui faire connaître mes sentiments !

La jeune femme déduit à la rougeur du nez de son interlocuteur, et au col de sa tunique entrouvert, sûrement pour être plus à l’aise, qu’il était loin d’être à jeun, et trouva amusante l’idée d’envoyer à sa sœur en furie un ivrogne pendant qu’elle se changeait.

Bien bien, Amélia est dans la troisième pièce à gauche au bout de ce couloir. Rejoignez là, elle m’a tant parlé de vous, indiqua la jeune femme, un sourire espiègle au visage.

Le jeune homme sembla renaître, et s’empressa de se diriger dans la direction indiquée. Elianor le regarda disparaître, et son attention fut attirée par une silhouette dans l’ombre, sur le côté de la salle. Un jeune homme brun, de stature moyenne, sirotait une coupe de vin, assis sur un banc et adossé contre le mur. La jeune femme était perplexe, il s’agissait de la seule personne de la salle à ne pas être occupé à danser ou discuter. Aussi, sa curiosité attisée, elle se dirigea vers lui. Le jeune homme leva la tête et lui adressa un sourire poli lorsqu’elle s’approcha.

Puis-je ? demanda Elianor en désignant la place vacante à côté du jeune homme.

Je vous en prie mademoiselle, répondit celui-ci en posant sa coupe de vin sur le côté. A qui ai-je l’honneur de m’adresser ?

Je suis Elianor Fallenbridge, se présenta la marchande, et vous messire ?

Le jeune homme écarta une mèche rebelle qui pendait sur son front.

Athanael Delatour, enchanté mademoiselle Fallenbridge, dit-il selon les règles de bienséance.

Elianor était de plus en plus intriguée par ce garçon qui ne semblait pas spécialement attiré vers elle, en dépit de son apparence extraordinaire ce soir là.

Vous êtes le fils du seigneur Arno Delatour je présume, s’enquit la jeune femme.

En effet, et vous, notre hôte à ce que je vois, répondit Athanael.

Quelle perspicacité ! s’exclama la marchande en riant.

Athanael esquissa un sourire, dévoilant deux rangées de dents impeccablement blanches – ce qui n’était pas le cas de la majorité des convives, soit dit en passant.

Pardonnez moi, mon sens logique doit se retrouver diminué suite aux verres de vin consommés, dit-il en dévisageant la jeune femme.

En sentant son regard, Elianor aurait dû réagir basiquement en changeant de sujet et en cachant ses formes, mais l’envie fut plus forte qu’elle de les exhiber fièrement, en bombant le torse et en croisant les jambes, faisant remonter sa robe jusqu'à mi-mollets.

Vous êtes mille fois pardonné messire Delatour, lui assura-t-elle en le dévisageant à son tour.

Athanael portait une riche tunique en tissu bleu, ainsi que des chausses en toiles, et des bottes marron. Ses cheveux bruns ébouriffés participaient sûrement à l’attirance que ce corps dégageait, mais ce qui intriguait le plus Elianor, était sa le ton détaché de sa voix. Dans un sens, cela faisait plaisir à la jeune femme de ne pas être vue comme un simple objet de convoitise, mais d’un autre côté, elle voulait tant qu’il la désire, qu’il la reluque dans tous les angles.

Puis-je vous poser une question, mademoiselle ? demanda le jeune homme.

Bien sûr, je suis tout ouïe.

Pourquoi n’êtes vous pas parmi vos invités en ce moment ?

Parce que vous pensez que je ne suis pas avec un invité en ce moment-même messire ? répondit la jeune femme avec un sourire espiègle.

Athanael pouffa de rire et approcha la coupe de ses lèvres pour absorber quelques gorgées du liquide.

Vous avez raison mademoiselle, je vous prie de me pardonner céans. s’excusa-t-il en portant le regard sur la main vide d’Elianor.

La marchande le perçut, et fit signe à un domestique non loin, qui lui tendit une coupe ainsi qu’un carafon à sa demande, ce qui sembla agréablement surprendre le jeune homme.

Hélas, j’ai peu entendu parler de votre famille, messire Athanael, déclara la jeune femme, paraît-il que vous exercez votre profession au Bas-Richepont.

Son interlocuteur hocha la tête.

En effet, même si le climat des affaires y est beaucoup moins agréable qu’ici, cela permet de jouer dans la cour des moins grands, si vous voyez ce que je veux dire.

Je vois oui. C’est un choix tout à fait respectable. A vrai dire, c’est une sacré charge le travail ici. On se fait des cheveux blancs en un rien de temps. Vous pensiez avoir tout juste vingt ans que vous vous retrouvez ménopausée !

Le niveau de vie semble également différent, reprit le garçon en regardant d’un air indifférent la parure de diamants. Dans certains de nos quartiers, les rues sont boueuses, sales, le dallage abîmé, les murs ternes, et les tavernes mal fréquentées.

Si cela peut vous rassurer, nous avons de bons exemples d’ivrognes ici aussi, répondit Elianor en désignant un homme à barbe hirsute qui grimpait sur sa table malgré les protestations des uns, galvanisé par les encouragements des autres, tout en faisant tomber les coupes et assiettes, avant de s’écrouler sur l’un des autres convives.

Qu’en est-il de vous, mademoiselle ? s’enquit Athanael, on ne parle pas souvent, à tort c’est certain, des filles Fallenbridge.

La jeune femme, qui sentait ses joues prendre une teinte rougeâtre, essaya de se dissimuler en finissant sa coupe.

Eh bien, qu’il y a-t-il à dire ? dit Elianor, gênée, tandis que le jeune homme s’emparait du carafon pour remplir leurs deux coupes. Ma sœur et moi travaillons pour le compte de la famille. On passe le plus clair de notre temps dans nos bureaux, mais lors de mon temps libre, je vais au marché vendre le miel des abeilles que j’élève, ou je monte à cheval.

Athanael écoutait attentivement, sans la quitter des yeux.

Vous me semblez être une personne bien particulière mademoiselle, commenta-t-il. Rares sont les femmes que je connais à s’adonner à ces pratiques.

Vous connaissez beaucoup de femmes ? s’enquit aussitôt la marchande.

Elianor regretta aussitôt ces paroles, qui semblèrent surprendre son interlocuteur.

Eh bien, j’en ai connu, certaines en tant qu’amies bien sûr, répondit-il amusé, et pas le moins du monde gêné. Mais dans notre société de commerçants, la plupart des femmes s’adonnent à des loisirs ennuyeux et banals. On reconnaît une femme spéciale certes à son physique, mais surtout à ses activités, croyez moi mademoiselle.

Vous pensez donc que je suis une femme spéciale, répondit Elianor encore une fois plus vite qu’elle ne l’aurait voulu, en portant à son tour sa coupe aux lèvres.

Je ne vous connais pas assez pour le dire, loin de là, répondit habilement Athanael, mais vous m’en avez tout l’air.

La jeune femme n’eut rien à répondre, du moins rien de conforme aux attentes d’une discussion traditionnelle, mais était-ce là vraiment une discussion traditionnelle ? Pourquoi sentirait-elle cette chaleur dans son ventre sinon ? Elle préféra tout de même relancer la discussion sans aller plus loin dans ce sens là.

Et vous messire Delatour ? Je ne sais rien de vous, si ce n’est que vous habitez et commercez dans le Bas-Richepont, et que vous supportez formidablement le vin, reprit-elle d’une voix plus sensuelle qu’elle ne le souhaitait, avant de vider sa coupe.

– Disons qu’en ce qui me concerne, je ne suis pas un commerçant en tant que tel. Je n’y connais rien en traités, en calculs et toutes ces choses, bien que je porte une admiration envers ceux qui les maîtrisent, déclara-t-il d’un air détaché. Je me contente de faire tourner une échoppe de tanneurs, mais ma position familiale fait que je suis contraint de me déplacer à ces fêtes et d’être présent auprès de mon père. Vous avez pu le deviner je pense, mais les réceptions ne sont pas ma tasse de thé à vrai dire, je me considère comme un homme du peuple, ou du moins, j’aimerais le faire.

Elianor hochait la tête et remplissait les coupes quand un homme aux cheveux longs, retenus par un bandeau, se dirigea vers son interlocuteur, le prenant à part. Alors qu’il murmurait à son oreille des paroles qu’Elianor ne pouvait comprendre, faute à la musique et au vin qui l’empêchait de se concentrer, Athanael hochait la tête en fixant un point face à lui. Le jeune homme finir par froncer les sourcils, et donna deux tapes dans le dos de son étrange compagnon qui se redressa avant de partir.

Qui était-ce ? s’enquit la jeune femme curieuse au point d’en oublier la bienséance.

Un des domestiques de père. Étant donné qu’il semble en pleine conversation avec le vôtre, il m’a apporté des nouvelles que je devrai transmettre, expliqua Athanael en désignant la table où les deux marchands semblaient plongés dans une discussion agitée.

Le jeune homme but une gorgée de vin, et montra du doigt la parure qui pendait au cou d’Elianor.

Puis-je la toucher ? demanda-t-il, ne pouvant plus masquer son intérêt.

La jeune femme prit la parure entre ses mains, dévoilant momentanément large partie de sa poitrine et une clé cachée dans son décolleté, qui, combinée avec deux autres clés, pouvait ouvrir la porte de la réserve dans laquelle se trouvaient bon nombre de documents. Athanael fit glisser son pouce sur les pierres précieuses avec un regard impressionné, avant de le remettre dans la main de la marchande qui la remis en place en tirant une fois encore dans son décolleté.

C’est une parure magnifique, souffla-t-il, elle doit…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’un cri strident les fit sursauter et Elianor lacha le carafon dont le contenu se répandait sur le sol. Marcus, dont le visage avait rougi, se leva en sursaut, alors qu’une servante entra dans la pièce, le visage tordu par la peur. En apercevant le maître des lieux, elle se précipita vers lui en pleurs. La marchande ne comprit que les mots « mort, sang, cour ». Cela fut suffisant pour qu’elle soit une des premières à s’y rendre avec quelques invités, son père et sa sœur qui s’était changée et qui portait désormais sa robe de fêtes verte. La musique avait cessé de jouer, et les invités, curieux, murmuraient leur surprise entre eux. A l’extérieur, le silence régnait. Cinq cadavres jonchaient les pavés de la cour, dont trois portant un masque étrange en bois, sur lequel était gravé un visage affreux, troué au niveau des yeux, laissant apparaître le dernier regard des malheureux. Des épées gisaient également au sol, et deux des corps masqués étaient criblés de carreaux d’arbalète. L’un des morts, soutenu par le puits, fut poussé au sol par Marcus, montrant un visage figé à jamais dans un rictus de douleur. Hélas, du sang avait coulé le long du puits et l’eau n’en était sûrement plus potable. Elianor perçut son père marmonner un juron dans sa barbe. Athanael arriva à ce moment là, et une grimace tordit son visage devant l’horrible scène. Marcus se tourna vers ses invités.

Je crains de devoir annoncer que la fête est écourtée mes amis, rentrez chez vous, annonça-t-il d’un ton trahissait sa fureur.

Des protestations montèrent parmi les invités, mais elles furent vite réprimées par le regard noir de ceux qui étaient encore habités par le bon-sens. Arno Delatour s’approcha d’Athanael.

On s’en va, lui dit-il sèchement.

Le jeune homme hocha la tête, et, avant de le suivre, se tourna vers Elianor.

Ce fut un plaisir de profiter de votre compagnie, gente demoiselle, la salua-t-il. Au plaisir de vous revoir.

Elianor tira une légère révérence.

Tout le plaisir fut pour moi, Athanael… murmura-t-elle, ce dernier mot flottant hors de ses lèvres tel un nuage soufflé par le zéphyr.

Le jeune homme s’éloigna en lui adressant un dernier sourire, auquel elle répondit béatement, ce que ne manqua pas Marcus qui regardait le jeune homme d’un air suspicieux. Les invités partaient un par un, saluant leur hôte et ses deux filles. Une fois seuls, Marcus s’assit sur un banc, se prenant la tête entre ses mains. Il eut soudain l’air vieux.

Que la vie a été dure avec moi, geignit-il.

Amélia s’assit près de lui et passa sa main sur ses épaules, se voulant réconfortante. Le marchand leva la tête, et vit ses deux filles, en réalisant pour la première fois de la soirée leurs efforts pour se rendre belles.

Toutefois, elle m’a doté de deux magnifiques filles, poursuivit-il en se forçant à sourire.



chapitre 3 :


5 Dolgin de l'ère II


La nuit avait été courte pour la famille Fallenbridge. Elianor avait eu des difficultés à fermer l’œil, et le bruit des pas de son père qui n’avait cessé de tourner en rond dans son bureau, situé au-dessus de sa chambre, l’avait préoccupée. Toutefois, si elle avait tardé à trouver le sommeil, la discussion avec cet Athanael qui lui revenait sans cesse à l’esprit en était la cause. La jeune femme se remémorait chaque mot, chacune de ses expressions faciales. Elle ne comprenait pas ce qui l’attirait spécifiquement vers cet homme. Certes, son physique avantageux était agréable, et il n’était pas un de ces marchands pédants et prétentieux, ni l’un de ces pervers narcissiques pensant qu’elle leur appartenait. A vrai dire, il l’avait même respectée, traitée comme une dame de son rang, et de surcroît, il l’avait faite rire. C’était sur cette dernière pensée qu’Elianor était enfin parvenue à trouver le sommeil.

Le lendemain, la marchande s’était extirpée du sommeil alors que Ramamishka était déjà haut dans le ciel. Elle s’était habillée à la hâte, puis avait mangé une tartine avant d’emmener le document sur lequel elle avait travaillé des jours dans le bureau de son père. Les domestiques étaient cernés pour la plupart, après la nuit de la veille. Ils avaient dû nettoyer la salle de réception, ainsi que la cour après le départ des invités, pour se lever tôt le matin afin de vaquer à leurs tâches quotidiennes. Autant dire que certains n’avaient pas eu le loisir de dormir, et cela se voyait. Elianor arriva devant le bureau de son père, non sans remarquer les traces de griffure sur la poignée, et pénétra dedans sans perdre de temps, le document à la main.

Marcus montrait d’énormes traces de fatigue, si bien qu’il ne fut guère difficile pour la jeune femme de deviner qu’il n’avait pas dormi de la nuit. Son visage était livide, ses yeux entourés de cernes. Sa barbe était hirsute, non entretenue, et il revêtait les mêmes habits que la veille au soir. A l’arrivée de sa fille, il se dépoussiéra prestement les épaules – ancien réflexe qu’il avait à chaque fois que sa feue femme arrivait – et força un sourire, qui visiblement requérait force efforts.

Ma petite, tu as bien dormi ? s’enquit-il.

Elianor masqua la compassion qu’elle avait pour le marchand, et sourit poliment.

– Peu, mais suffisamment, mentit-elle. J’ai apporté le document pour les tarifs douaniers que vous m’avez demandé.

Le marchand attrapa la feuille que lui tendait la jeune femme, et la parcourut des yeux.

– Hum, bien, maugréa-t-il. Au moins, ce problème est réglé. Je n’ai plus qu’à appliquer tes calculs à la conjoncture du marché, et cette parenthèse sera close.

Une question brûlait les lèvres d’Elianor, mais elle n’osait pas la poser, de peur d’éveiller le courroux de son paternel, voire pire. Celui-ci s’en rendit compte en rangeant la feuille dans un classeur.

Pourquoi tu ne me la pose pas ? demanda-t-il.

Pardon ? fit la jeune femme, embarrassée.

Ta question, je la sens d’ici. Tu te demandes ce qu’il en est du seigneur Delatour n’est ce pas ?

Eh bien… à vrai dire euh… oui, balbutia la marchande.

Marcus poussa un long soupir, ce genre de soupir qui équivaut à mille paroles et dont la longueur évoque explicitement un pétrin duquel il est inconcevable d’essayer de sortir sans s’embourber davantage.

Il n’y a pas eu d’accord, expliqua-t-il. Je n’ai pas eu le temps d’y arriver, et à l’instant où j’abordais la situation, la fête s’est interrompue.

Elianor retint un juron, bien qu’elle s’était doutée de la gravité de la situation bien avant.

– Mais, je crains qu’il n’y ait bien pire, poursuivit le marchand avec embarras. Les mercenaires sans masque étaient ceux de la Dame à la Plume, que j’ai engagée pour éviter toute situation gênante. De toute évidence, c’est là un échec bien foireux.

Mais les trois mercenaires masqués ? devina la jeune femme.

Ont été engagés par Delatour, ce chien galeux, lâcha Marcus. La poignée de mon bureau a été forcé durant la fête, il comptait donc me voler quelque chose de valeur. J’aurais juré qu’il ferait appel à la confrérie noire, il me semble qu’il porte un culte non dissimulé à Zanarel.

Qu’est-ce qu’il aurait pu vouloir voler ? s’enquit la jeune femme. Il nous a déjà entre ses griffes. Êtes vous certain qu’il ne s’agit pas là de l’œuvre de Provin ? Ce sac à merde était présent à la soirée, et son fils a tenté de me séduire tout comme celui de Delatour, songea-t-elle.

Provin n’a pas les moyens d’engager des mercenaires, et est trop lâche pour risquer de se faire traîner en justice, objecta-t-il. Je crains qu’Arno Delatour ne convoite notre position, et que cet ultimatum sur les tarifs concernant les produits de catégorie B n’ait seulement pour but de nous affaiblir pour nous terrasser à… « la loyale ».

Cela doit donc être vu comme une déclaration de guerre, conclut la jeune femme. Il faut frapper à notre tour ! Nous avons plus de pouvoirs, plus de richesses, plus de partenaires commerciaux, plus d’influence, nous devons le terrasser !

Marcus sourit tristement.

Hélas, en ce qui concerne notre influence et nos pouvoirs, les événements d’hier soir ont tourné en notre défaveur. Enfin bon, se ravisa-t-il, c’était le risque à courir. Et puis les mercenaires de la Dame à la Plume qui ont crevé vont nous coûter un bras.

Vous me dites que vous n’avez rien prévu de faire ? demanda Elianor, irritée par l’attitude molle et geignarde de son père.

Celui-ci s’emporta sans prévenir, faisant sursauter sa fille.

Ne me dis pas que je compte laisser notre famille sombrer dans la ruine et la pauvreté, jeune insolente, et il est temps pour toi de rester à ta place ! cria-t-il.

S’il jusqu’ici un bruit de fond, témoignant de l’activité de la demeure, celui-ci fut terrassé par le silence qui dura quelques instants, durant lesquels s’affrontèrent du regard le père tremblant de fureur, et sa fille, lui faisant face, la tête haute, plongeant ses yeux verts dans son regard froid. La volonté du marchand sembla s’ébranler, et ses yeux se fermèrent alors qu’il posa la main sur le rebord de son bureau.

Pardonne moi, mon cœur, s’excusa-t-il. Je n’en ai pas dormi de la nuit, je suis fatigué. Des idées, j’en ai eues, mais je n’en vois pas de suffisamment intéressante pour faire manger la poussière à ce chien.

Elianor hocha la tête, et prit congé de son père, lui tournant le dos.

Elie, l’interpella-t-il. Le garçon avec qui tu as discuté hier soir…

Oui père ? demanda-t-elle en se mordant la joue.

Il est dangereux, peut-être n’a-t-il rien à voir avec tout cela, mais rien ne nous dit qu’il ne participe pas aux plans de son père. Je veux que tu ne le voies plus, est-ce compris ?

Oui père, soyez en sûr, répondit-elle à contrecœur, sans vraiment y croire.

Sur ces mots, Elianor quitta le bureau et se dirigea vers le jardin. C’était le troisième jour de la semaine, celui où elle allait communément au marché pour vendre la cire d’abeille qu’elle récupérait de ses ruches. Les profits allaient directement dans sa poche, cela lui permettait de s’offrir des extra, sans ponctionner dans le coffre familial. Dans le couloir, la marchande tomba nez à nez sur sa sœur.

Elianor ! s’exclama-t-elle.

Amélia, comment te portes tu ? s’enquit la jeune femme.

Père me fait peur, je crains que cette affaire ne le fatigue de trop, il devrait dormir, lui confia-t-elle à voix basse.

Tu as raison, et il faut qu’il passe ses nerfs sur quelque chose aussi, poursuivit Elianor.

Quelle horrible soirée que celle d’hier soir ! s’écria Amélia.

Je ne te le fais pas dire, maugréa sa sœur.

D’abord tous ces lourdeaux sur la piste de danse, puis ce faquin ivrogne qui me dégueule dessus, et enfin ce blondinet puceau qui pénètre dans ma chambre alors que j’étais totalement nue. Je peux te dire que je lui ai flanqué une sacré raclée à ce maraud. Il a chialé tellement fort que j’ai dû le menacer de le déculotter au plein milieu de la salle de bal pour qu’il ferme sa gueule.

Elianor se mordit les lèvres pour éviter de rire, ce qui n’échappa pas à sa sœur qui continuait à bombarder d’injures tous les hommes qui lui avaient fait des misères la veille au soir.

Qu’est ce que tu as à rire ? demanda-t-elle d’une voix suspicieuse. Oh non… Oh non non non non non… ne me dis pas que tu y étais pour quelque chose ?

Je suis navrée ma sœur, mais tu connais mon aversion pour la danse, se défendit Elianor, je me suis donc dis que c’était là un moindre mal. Quant à ce marmot qui puait le troll, je n’ai pas pu m’en empêcher, il semblait fou amoureux de toi.

Fou amoureux du vin oui, maugréa Amélia, il a tout de même essayé d’abuser de ma vertu ! Enfin bon, ça n’était pas le premier, et ça ne sera pas le dernier je suppose.

Sentant que sa sœur se calmait, Elianor changea de discussion.

Je vais voir mes ruches, veux tu venir ma sœur ?

Non merci, je vais réfléchir à des solutions avec nos partenaires du sud pour bloquer l’essor commercial de cet enfant de catin de Delatour.

Bien, bonne chance alors.

Amélia hocha la tête imperceptiblement, et les deux sœur se séparèrent. Elianor sortit dans le jardin. Heureusement, la chaleur excessive de la veille n’avait duré que le temps d’une journée, et le climat, bien que chaud, était très agréable à la marchande qui ouvrit les bras, comme pour exposer chaque parcelle de son corps au soleil qui réchauffait sa robe de tissus.

La jeune femme se dirigea vers un coin du parc qui lui était réservé. Sous un arbre, suspendue à une branche se trouvait une combinaison en cuir recouvrant tout le corps et les mains, un casque de chevalier à visière, ainsi qu’une écharpe pour la jonction des deux habits. Vérifiant que personne n’était dans les parages, la jeune femme retira sa robe, se retrouvant vêtue d’une simple tunique et d’un haut de chausse, puis enfila la combinaison et le casque. Ainsi parée, la chaleur commençait déjà à la faire suffoquer, mais c’était nécessaire pour récolter la cire d’abeille en toute sécurité. Elianor s’approcha des deux ruches vrombissantes, entourée des abeilles qui virevoltaient autours par milliers. Il fallait se montrer calme pour qu’elles ne se montrent pas trop agressives, et adopter des mouvements lents. C’est ainsi que la marchande rentra la main droite dans la ruche, et retira l’alvéole, délogeant les abeilles dessus qui revinrent dans la ruche ou qui rejoignirent leurs comparses volant autours des ruches. Elle ne craignait pas les bestioles bourdonnantes, bien que certaines se posaient sur sa main couverte pour défendre leur territoire. Elianor prit un couteau et racla les opercules au-dessus d’une assiette posée sur le rondin. Une fois l’alvéole grattée, elle la déposa sur une assiette posée sur un rondin de bois éloigné de la ruche, en plein soleil, et effectua la même opération avec l’autre ruche. Une fois ceci fait, elle revint sous l’arbre où elle avait déposé sa robe, et se déshabilla à nouveau, pour renfiler sa robe. La jeune femme regarda l’assiette contenant les alvéoles, et jugea par la chaleur qu’elle avait le temps de prendre un repas avant qu’elles ne fondent.


*


Après s’être sustentée et avoir récupéré la cire qu’elle avait enfermée dans un bocal, Elianor vérifia sa tenue, se coiffa, et partit au marché, avec les trois bocaux qu’elle avait rempli dans la semaine. La route vers la place se passa à merveille. Le Haut-Richepont était plus animé que n’importe quelle ville, surtout en été. Les parcs étaient bondés, les rues aussi. Les fenêtres ouvertes laissaient entendre quelques discussions lorsque l’ouïe n’était pas submergée par le brouhaha ambiant. Les passants étaient proprement vêtus, souvent rasés de près. De temps à autre, Elianor croisait un membre de la Guilde Marchande, richement vêtu, devant lequel les gens s’écartaient. La Guilde…. Voilà le rêve que la jeune femme avait pour sa famille. Seuls les marchands les plus puissants, les plus respectés et les plus opulents s’en voyaient devenir membre. Dans le cas des Fallenbridge, si l’opulence de la famille transparaissait au travers de leur demeure, les produits qu’ils échangeaient n’étaient pas assez variés aux yeux de la Guilde. Mais cela ne saurait tarder, elle avait de nombreux projets, et étendre la gamme de produits vendus en faisait partie.

La marchande ne tarda pas à arriver sur la place du marché. Les commerçants qui l’apercevaient derrière leurs étals la saluaient de la main, ce à quoi elle répondit de la même manière. Elianor était appréciée des autres marchands. Elle en soupçonnait d’ailleurs plusieurs de la convoiter, mais faire bonne impression était une chose essentielle qu’elle devait poursuivre. Son étal était vide – fort heureusement, pensa-t-elle – et elle s’y rendit pour s’y installer.

Une fois en place, Elianor posa la cire sur le plan de travail en bois, et la coupa avec un hachoir qu’elle sortit de son sac en plusieurs morceaux de taille égale, qu’elle savait d’expérience étant d’un quart de livre (125g pour les non initiés). Cela lui faisait une petite vingtaine d’articles qu’elle pouvait donc exposer, tout en affichant l’ardoise sur laquelle était écrit le prix à la craie.

Vingt pièces d’or l’unité de cire d’abeille ! criait la marchande. Fraîchement récolté, et localement ! Venez voir, approchez mesdames et messieurs ! App… Bonjour madame, puis-je vous aider ?

La dame mure d’une quarantaine d’année qui s’était dirigée vers le stand regarda les articles.

Puis-je ? demanda-t-elle à Elianor qui l’invita à soupeser un article d’un mouvement de bras.

La potentielle cliente souleva un bloc de cire, le huma, et sembla examiner la couleur.

Je vous en fait quinze pièces d’or, déclara-t-elle après quelques instants de réflexion.

Elianor se retint de lever les yeux au ciel. La pseudo-examination n’était qu’un prétexte pour faire mine de trouver des défauts à sa marchandise, la bourgeoise était déterminée à le payer à ce prix avant-même d’arriver sur la place.

Navré madame, mais pour un article de cette qualité, je ne descendrai pas en-dessous de dix-huit pièces d’or.

La femme pinça les lèvres, visiblement vexée.

Seize pièces d’or alors ? proposa-t-elle en haussant ostensiblement les épaules pour feindre un air détaché.

La marchande en déduit à sa ténacité que la dame avait besoin de cette cire. Descendre sous les dix-huit pièces d’or ne serait donc pas nécessaire.

Je suis franchement désolée, mais je ne peux me permettre de baisser mon offre. C’est donc dix-huit pièces ou rien.

La cliente grommela quelques injures, et jeta le nombre demandé de pièces tout en affichant un regard méprisant. Elianor sourit poliment, bien que moult jurons passaient dans son esprit pour qualifier la bourgeoise qui s’en allait avec le bloc de cire, d’une démarche hautaine. La marchande soupira, et se remit à crier.

De beaux blocs de cire ! Seulement vingt pièces d’or l’unité, Ils sont maison ils sont frais !

Un individu de grande taille se présenta devant l’étal. Elianor arbora un grand sourire qu’elle savait vendeur.

Bonne journée messire, êtes vous intéressé par de la cire d’abeille en provenance de nos jardins ? s’enquit la marchande.

« Vos » jardins, mademoiselle Fallenbridge ? demanda l’homme face à elle dont elle reconnaîtrait la voix entre mille. A vrai dire ce n’est pas la cire qui m’intéresse.

Elianor se sentit rougir alors que l’homme jusqu’ici de trois quarts, se retournait, dévoilant le visage d’Athanael Delatour.

Messire Delatour ! Je vous prie de m’excuser, je… bafouilla la marchande.

Appelez moi Athanael, je vous prie, Elianor, la coupa le jeune homme d’un air rassurant.

Oui, hem, eh bien oui mes… Athanael.

Je passais dans le marché pour me renseigner sur les prix du cuir, quand j’ai entendu votre voix rayonnante. Comme vous pouvez l’imaginer, je me suis aussitôt dirigé vers vous, Elianor, expliquait l’homme.

Oh… rayonnante… c’est beaucoup dire, répondit la jeune femme qui souriait avec gêne tout en se passant la main derrière la nuque.

Je suis navré pour notre départ impromptu hier soir, s’excusa Athanael. Votre compagnie était fort agréable.

J’en suis également profondément désolée, répondit Elianor, votre conversation était des plus intéressantes.

Le jeune homme secoua sa chevelure brune en riant discrètement.

Que diriez vous de la poursuivre demain soir ? demanda-t-il dans un murmure qui conquit la jeune femme, sentant un frisson lui parcourir l’échine et une chaleur s’emparer de son bas-ventre.

Elianor s’apprêtait à lui répondre, quand les consignes de son père et la situation lui revint en mémoire. Elle ne devait pas lui parler, pas même l’approcher. Pourtant, elle ne put s’empêcher de hocher de la tête.

Où ça ? s’enquit-elle, fixant le mouvement de ses lèvres qui annoncerait l’endroit qu’elle désirait ardemment connaître.

Athanael sourit. Ses mains tapotaient le bois du plan de travail où étaient exposés les blocs de cire.

Que dites vous des jardins du quartier de l’aurore ?Cela me semble être un lieu calme, à l’abri des regards opportuns.

Son ton baissait, devenant un murmure, presque une confidence, ce qui eut pour effet de faire trembler légèrement la jeune femme qui tenta de se canaliser. Elle désirait tant cet homme qui la rendait folle, alors qu’ils ne s’étaient vu que deux fois.

Je serai là, au coucher du soleil, glissa-t-elle en retour ne pouvant se retenir d’afficher un sourire aguicheur.

Celui-ci fut remarqué par un vieillard situé derrière Athanael, qui croyait qu’il lui était adressé. Il dévoila sa mâchoire édentée en s’approchant de l’étal, en boitant.

Heureuse journée jolie pucelle ! s’exclama-t-il d’un ton guilleret.

Athanael leva les yeux au ciel, ce qui ne manqua pas de faire glousser Elianor, puis, déposa vingt pièces d’or et s’empara d’un bloc.

A demain Elianor, je vous attendrai au crépuscule.

Sur ces mots, ils prit congé de la jeune femme, qui se retrouva nez à nez avec l’ancêtre, affairé à reluquer son décolleté. La marchande soupira. Attendre le lendemain-soir sera une torture, elle le savait.



chapitre 4 :


6 Dolgin de l'ère II


La fin de journée et celle qui suivit avaient semblé durer une éternité pour Elianor. Le visage d’Athanael n’avait quitté ses pensées, et la perspective de la soirée à venir avait hanté son esprit. La jeune femme avait vaqué à ses occupations habituelles. Marcus lui avait confié une autre tâche, qui était de renouveler un traité commercial avec une faction elfique de la forêt de Jade. Toute sa journée avait alors été consacrée à la recherche d’un optimum permettant à la famille d’en tirer la plus grande marge tout en le rendant profitable pour les elfes qui avaient désespérément besoin de ressources pour vêtir leurs soldats. Heureusement, une fois plongée dans son travail, le temps sembla passer plus vite, et l’éternité fut moins longue.

C’est vers la fin de l’après-midi qu’Elianor acheva sa tâche, et put remettre le fruit de son labeur à son père, satisfait, qui prévit alors de l’envoyer à l’alpha dès le lendemain matin. La situation s’était dégradée, et les recettes avait drastiquement diminué depuis l’incident avec Arno Delatour l’avant-veille, mais le commerce familial se maintenant à flot, compensant avec plus de fermeté dans les traités. Toutefois, le climat qui régnait dans la demeure n’était pas morne ou tendu, car tout le monde y mettait de sa personne pour offrir à la famille une chance de survivre. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » répétait Marcus à longueur de journée, employant un dicton qu’il était allé cherché on-ne-sait-où.

Mais Elianor, malgré ses efforts apparents, trahissait la cause en toute conscience, en allant à ce rendez-vous galant qu’elle n’aurait jamais dû accepter. La cadence de ses pas dans la rue trahissaient son empressement, tout comme son souffle court. Les quelques passants la toisaient, surpris de voir une jeune femme si richement et joliment parée déambuler dans les rues de Richepont à cette heure tardive. Était-elle amoureuse ? Cette question, elle l’avait retournée et analysée sous toutes ses formes, pour en arriver à la conclusion que c’était tout bonnement impossible. Mais qu’était-ce alors ? La jeune femme ne parvenait pas à mettre de mot sur ce qu’elle ressentait, à expliquer son état et le comportement de son corps à chaque fois que le visage du jeune homme défilait dans son esprit. Elianor avait passé un temps considérable à se parer de ses plus beaux atouts, tout en soignant son corps et son visage autant que possible, sans toutefois se faire remarquer par sa famille qui, curieuse, lui poserait des questions. Officiellement, la marchande était partie le temps de la soirée pour visiter une amie tout juste arrivée en ville dans la journée. Or, pour ça, il n’était nul besoin de s’orner de ses plus beaux bijoux, ni de s’apprêter telle une princesse.

Elle voyait la grille dorée du jardin scintiller dans l’obscurité naissante, témoignant sa proximité. Les yeux de la jeune femme brillaient de désir, et ce fut sans hésitation qu’elle passa le portail encore ouvert au vu de la saison. Les jardins du quartier de l’aurore étaient somptueux, figurant parmi les plus beaux parcs de Richepont. Il s’y trouvait moult variétés de fleurs et de plantes différentes, de diverses formes, mais toutes agréables à la vue. Une allée en briques s’aventurait vers le centre du jardin, jalonné par des hauts cyprès minutieusement taillés, tout comme l’étaient la plupart des végétaux du jardin. Elianor était venue plusieurs fois dans ce jardin, que ce soit pour se promener avec des amies, ou pour des raisons liées à son travail – cela faisait un cadre agréable lors de négociations se révélant tendues – mais jamais pour un rendez-vous romantique. Était-ce seulement romantique ? Après tout, le jeune homme n’avait pas une seule fois mentionné cette perspective. Peut-être était-ce juste pour discuter au fond. Mais la jeune femme sentait au plus profond de ses entrailles que cela ne sera guère ainsi que se déroulera la soirée. Quelque chose de froid toucha le sein de la marchande qui frémit à son contact. Elle devina la sensation de la clé de la réserve qui avait glissé de sa cache. Discrètement, Elianor ajusta son décolleté pour remettre la pièce métallique à sa place, sans qu’elle ne l’importune davantage. Peut-être était-ce risqué d’emporter cette clé avec elle, mais elle se devait de l’emporter partout avec elle, « de la porter en permanence » comme le leur avait ordonné Marcus. Amélia possédait la deuxième clé nécessaire à l’ouverture de la porte à trois serrures et ne dérogeait pas à cette règle non plus. La réserve comportait les documents les plus précieux de la maison, les listes de partenaires, d’alliés potentiels… et seules les trois clés réunies permettaient son ouverture, détenues par chaque membre de la famille.

Une silhouette jusqu’ici assise sur un banc, se leva au loin et se dirigea vers la marchande qui reconnut aussitôt les cheveux bruns d’Athanael, ainsi que son sourire éclatant. Elle dut s’abstenir de courir vers lui et de plonger dans ses bras qu’elle supposait réconfortants, chauds, agréables, forts… et préféra recoiffer une mèche en rougissant.

Elianor, déclara le jeune homme, vous êtes bien en beauté ce soir.

Athanael, que dire de vous alors, attaqua directement la jeune femme tout en affichant un sourire aguicheur.

Cette fois, pas de détours inutiles, elle le désirait, elle le voulait, et elle savait que c’était réciproque.

Je dois avouer que je n’étais pas certain de vous voir ce soir, confessa Athanael, et que vous vous seriez ravisée, mais je suis enchanté de votre venue.

Comment aurais-je pu ne pas venir ? murmura la jeune femme en battant des cils.

Elianor songea qu’elle devait calmer ses ardeurs, car elle devait réellement passer pour une coureuse de remparts à l’heure qu’il était.

Puis-je vous montrer une vue superbe ? demanda Athanael en proposant sa main à la jeune femme, qui se força à prendre son temps pour poser la sienne dessus.

La paume du jeune homme était fraîche, une sensation à laquelle ne s’attendait pas Elianor qui bouillait de tout son être. Refermant sa prise, il l’entraîna au-travers les parterres de fleurs d’un pas lent. Athanael portait une tunique verte que recouvrait partiellement une cape d’un bleu sombre, ainsi qu’un pantalon en toile. Cela contrastait avec la robe jaune orangée qu’avait choisi de revêtir la jeune femme.

Je venais souvent dans ces jardins étant enfant, déclara le jeune homme.

Pourquoi avez vous cessé ? s’enquit Elianor.

Lors de la faillite du commerce de mon grand-père, nous avons dû déménager dans le Bas-Richepont, lâcha-t-il d’une voix mélancolique.

La jeune femme préférait garder le silence, écoutant patiemment.

La Guilde a renvoyé ma maison, sous prétexte de la création d’un gros déficit. C’est à ce moment là que l’on a enchaîné catastrophe sur catastrophe. Sans l’égide et la notoriété de la Guilde, la moitié des partenaires commerciaux de mon père lui ont tourné le dos, ainsi que ses fournisseurs. La dette que nous contractions a gagné en ampleur, jusqu’à ce que ma mère se lance dans les commerces les plus… dégradants. C’est ainsi d’ailleurs qu’elle se fit égorger par un chien de bas étage.

Elianor sentit toute la misère du monde s’abattre sur ses épaules. C’est le sort qui attendrait sa famille si les choses se poursuivaient ainsi. Elle ne dit rien durant quelques instants, afin d’être certaine de ne pas couper le jeune homme. Quelques instants durant lesquels seul le bruit des bottes frappant le sol en rythme repoussait le silence.

Je… Je suis désolée pour tout ce qui vous est arrivé à vous et votre famille, compatit la jeune femme avec sincérité.

Non, moi je m’excuse, je n’avais pas à vous ennuyer avec ces histoires, se reprit Athanael. Le monde a changé, et je ne m’occupe plus de toutes ces affaires, ou du moins je tente d’en rester le plus loin possible. Je suis heureux désormais avec ma tannerie. Il n’y a pas à s’occuper de toutes ces… complications, vous savez.

Elianor hocha la tête, compréhensive.

Des fois, j’envie les gens aux vies moins complexes que les nôtres. Pas de calculs en tous genres, pas de maquillages, pas de tromperie, pas de réceptions, pas de morts, pas de mercen… Pas toutes ces complications, se reprit-elle de justesse, espérant que le jeune homme n’aie pas relevé le lapsus.

Main dans la main, ils arrivèrent vers un muret, donnant lieu sur l’horizon. Elianor écarquilla les yeux, la bouche mi-ouverte. Le jardin donnait sur le port en contrebas. Sur l’océan chatoyant se reflétait le soleil couchant, ainsi que la teinte orangée du ciel, alors que les derniers navires rentraient au port, et que d’autres partaient, se préparant à une navigation nocturne, sous les lueurs du grand phare trônant isolé au loin, à la fois guide et salvateur. Sur les quais, des hommes s’affairaient encore à décharger et charger des marchandises malgré l’heure tardive.

Ils restèrent longtemps ainsi sans mot dire, à contempler la vue, alors que le soleil disparaissait progressivement à l’horizon pour laisser place à l’obscurité. Elianor, en plissant les yeux, pouvait encore voir la silhouette du jeune homme, ainsi que les bancs et les parterres de fleurs. Une idée lui vint soudain en tête. Impulsivement, la jeune femme s’empara de l’aumônière qui pendait au pantalon d’Athanael et s’enfuit en courant parmi les végétaux, malgré l’interdiction formelle que les citoyens avaient de sortir des chemins. Dans un cri de protestation, le jeune homme tenta de rattraper la chapardeuse par le bras, mais celui-ci glissa entre ses doigts, et il se mit aussitôt à la poursuivre parmi les plantes, se fiant au rire de la jeune femme pour la retrouver.

La course effrénée dura peu de temps, car Athanael se trouvait être plus rapide que la jeune femme et surtout plus malin. Alors qu’elle courait tout droit en vérifiant derrière elle si la silhouette la poursuivait toujours, elle fit face à deux bras qui l’attrapèrent par devant.

Je te tiens, voleuse ! s’écria le jeune homme d’un ton triomphant.

C’est injuste ! protesta la jeune femme, comment as-tu pu aller si vite ?

Comme je te l’ai dis, j’avais pour habitude de venir dans ces jardins étant enfant, et je ne me souciais pas plus des règles qu’aujourd’hui, répondit-il en souriant, tâchant de masquer son essoufflement.

Leur regard se croisèrent alors, et leurs rires cessèrent. Leur poigne s’affermit, dans une étreinte à demi-teinte. Elianor sentait la chaleur du corps d’Athanael contre le sien, et son souffle contre sa peau. Sa poitrine était comprimée contre le torse du jeune homme qui sembla s’en rendre compte et commença à se dégager, mais la poigne de la marchande était sans appel. Leurs visages se rapprochèrent. Elle percevait son regard, aimable, agréable, doux. Les palpitations dans son ventre n’avaient jamais été aussi présentes qu’à cet instant. Leurs lèvres se collèrent, timidement, puis se déparèrent, avant de revenir à l’assaut avec plus d’assurance. Elianor savourait le goût des lèvres du jeune homme, la sensation de ses mains caressant son dos, allant et venant. Leur baiser prit fin trop rapidement au goût de la jeune femme, mais le sourire qu’arborait le jeune homme laissait présager que ce n’était qu’un avant-goût. Elianor ouvrit la bouche mais il posa un doigt sur ses lèvres, lui faisant comprendre que l’heure n’était pas aux mots, mais à la tendresse, à l’amour. Athanael lui empoigna la main, et les deux amants se dirigèrent vers un cabanon à quelques pas de leur position. Celui-ci n’était pas fermé à clé, ce qui ne manqua pas à la jeune femme de se poser quelques questions, mais ce n’était ni le lieu ni le moment d’être rationnelle. Ils s’engouffrèrent tous deux devant, puis Athanael ferma la porte, en barricadant avec une planche en bois.


*


Elianor ouvrit un œil, puis deux. Sa vision était floue, et sa tête lui faisait souffrir le martyre. De l’air frais venait caresser son corps qu’elle sentait nu, lui donnant la chair de poule. Ses poignets solidement ligotés étaient douloureux de même que ses chevilles également liées à la chaise sur laquelle elle était assise. Sonnée, elle peinait à se se souvenir de la soirée de la veille. Que c’était-il passé ? Une fois entrés dans le cabanon, seul l’amour comptait, où du moins le croyait-elle, elle qui lui avait tout donné, qui s’était entièrement offerte à lui. Ils s’étaient endormi paisiblement après l’amour, ou du moins le croyait-elle. Ce fut sans compter ce terrible choc qui lui avait fait perdre connaissance.

Le voile d’opacité qui troublait sa vision se déchirait lentement. La marchande se trouvait dans un endroit obscur, et apparemment exiguë. Une odeur nauséabonde se portait à son nez, et elle dû réprimer un haut-le-cœur. Quelque chose effleura son pied également nu, lui faisant pousser un léger cri de surprise. Le contact était froid, mais doux, ce qui ne manqua pas d’accroître la détresse de la jeune femme, devinant qu’il s’agissait d’un rat. Malgré le bourdonnement qui emplissait son crâne, Elianor tendit les oreilles, et perçut le bruit d’un filet d’eau qui coulait. Mais où diable suis-je  !?

Ses sens engourdis sentirent l’arrivée d’une personne, par l’ombre qui se profilait sur le mur, ainsi que les bruits de pas d’abord discrets, puis s’amplifiant. Lorsqu’elle se tint finalement devant la prisonnière, celle-ci se concentra pour dissiper le trouble qui lui empêchait la reconnaître

Elianor… déclara l’inconnu d’une voix qui lui était hélas trop familière, pourquoi diable a-t-il fallu que tu reprennes tes esprits ?

Amélia ! s’écria la jeune femme. C’est toi ! Libère moi je t'en prie !

La marchande éclata en sanglots, alors que son interlocutrice poursuivit.

Je ne le peux, tu n’étais pas censée te réveiller, répondit froidement Amélia.

Elianor sentait sa vue s’améliorer, et reconnaissait bel et bien sa sœur désormais, habillée d’un pantalon de cuir moulant, et d’un manteau sombre.

Qu’as tu fait d’Athanael ? Dis le moi ! supplia-t-elle.

La grande sœur soupira en remuant la tête.

C’est l’amour qui t’a perdue, ma sœur, se contenta-t-elle de dire d’un ton implacable, dénué d’émotions. Mais si tu y tiens tant… Athan ! Notre protégée aimerais te voir !

Les pires craintes d’Elianor se réalisèrent, en apercevant surgir dans la pièce – si tant est que l’on pouvait parler de pièces lorsque l’on se trouvait dans les égouts de Richepont – son amant de la veille, vêtu de la même manière que sa partenaire.

Je suis désolé Elianor, déclara-t-il d’une voix presque aussi froide que celle d’Amélia, mais ta naïveté a eu raison de toi.

Amélia fouilla dans une poche, et sortit la clé de la réserve qui lui avait été confiée, avant de tendre la main, dans laquelle l’homme déposa une autre clé identique, celle que possédait la jeune femme.

La clé… comprit Elianor… Père ! Qu’as tu fait de père ?

Du calme, du calme, il ne lui est encore rien arrivé, répondit Amélia sur un ton las, avant de faire signe à celui qui était visiblement son exécuteur.

Elle ne nous est plus d’utilité, et je la qualifierai même de dangereuse, fais ce que tu as à faire, ordonna-t-elle.

Aliénor passa son regard sur Amélia, puis sur Athanael qui venait de s’emparer d’un couteau aussi long que son avant-bras.

Non, non ne faites pas ça je vous en prie ! supplia-t-elle en sanglots, n’ayant cure des larmes qui ruisselaient le long de ses joues. Athanael je t’ai fait confiance ! Je t’ai tout donné ! Salaud !

Le jeune homme s’efforçait de garder un air impénétrable, alors que la jeune femme suppliait sa sœur.

Amélia ! Je t’en prie s’il te plaît ! Non ! Non ! Espèce de catin, coureuse de remparts, puterelle !

Ses cris s’interrompirent alors que le couteau perçait sa peau nue au niveau de la poitrine, et s’enfonça en elle jusqu’à la garde. Les yeux de la marchande s’écarquillèrent, se révulsant, sa bouche grande ouverte cherchait de l’air. Une douleur indescriptible s’emparait d’elle, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle voulait chasser ce corps étranger qui souillait son corps, cette lame froide qui avait percé sa peau sans difficulté et qui mettait lentement fin à ses jours.

Les deux complices se regardèrent, et prirent deux masques posés dans un coin qui avaient échappé à l’attention de la marchande, avant de les enfiler. Elianor reconnut ces masques de bois sur lesquels était gravé un visage affreux. C’est à ce moment là que la lumière se fut dans son esprit. La serrure du bureau qui avait été forcée sans succès était l’œuvre d’Amélia quand elle était partie se changer, car c’était là que Marcus gardait la clé de la réserve quand il était en présence d’autres marchands, et Athanael, quant à lui était le chef des mercenaires ayant péri lors de la réception.

Amélia ne quittait pas sa sœur agonisante des yeux.

Je vais y aller maintenant, déclara-t-elle d’une voix étouffée par le masque. Je suis profondément navrée Elianor, mais je n’ai guère le choix. Adieu, puissent les dieux veiller sur toi dans leur royaume.

Sur ces mots, la femme masquée quitta la pièce en partant par l’ouverture de gauche. Elianor était désormais seule avec Athanael.

Athanael… Tu peux encore l’arrêter, le supplia-t-elle en pleurs. Je te jure que mon père aidera ta famille, je t’en prie !

Le jeune homme restait impassible derrière son masque, alors que la marchande se débattait, toujours en proie à la souffrance causée par la lame. Son teint se devenait livide au fur et à mesure que le sang coulait sur son ventre, tachant sa peau rosée, tel le liquide vermeille s’écoulant d’une bouteille de vin sur une nappe immaculée. Dans ses efforts, elle perdu l’équilibre et la chaise se renversa sur le sol. La hanche de la jeune femme ainsi que sa tête heurtèrent durement la pierre froide et rugueuse. Ses cheveux qui était naguère sa fierté, qui suscitaient tant de jalousie de la part des autres femmes, tombaient en cascade sur son visage, s’engouffrant dans sa bouche et dans ses yeux, collant sur son visage humide. La jeune femme nue offrait un spectacle pitoyable, et lançait un regard suppliant à l’homme qui lui faisait face, les bras croisés. La flaque épaisse et chaude sur le sol gagnait en volume à chaque seconde, indiquant l’avancée de l’agonie de la marchande.

Soudain, un bruit se fit entendre derrière. Athanael se retourna.

Amélia ? C’est toi ? demanda-t-il.

La dague qui lui trancha la gorge fut l’unique réponse à sa question. Une silhouette féminine venait d’entrer en sursaut dans la pièce, vêtue d’habits de cuir moulant. Son visage était découvert, et donnait à voir un minois agréable au regard, des cheveux châtains long et fins, descendant sur ses épaules, ainsi qu’une plume d’aigle sur son épaule. Elianor la reconnut, la mercenaire que son père avait engagé, la Dame à la Plume.

Le jeune homme se laissa choir sur ses genoux, empoignant sa gorge de ses deux mains pour retenir le liquide rougeâtre qui en sourdait dans de grosses goulées, avant de s’écrouler sur les pierres, agitant les jambes dans un unique élan de vie. La Dame à la Plume toisa le cadavre du jeune homme, dont les yeux révulsés laissaient transparaître la souffrance l’ayant habité dans ses derniers instants, puis se pencha pour déposer une plume sur sa gorge, avant de se relever et de se diriger vers la jeune femme au sol.

Elianor sentit la main froide de l’assassin sur sa gorge, qui mesurait les battements de son cœur. La jeune femme vit son regard se voiler en secouant légèrement la tête, montrant que sa situation était sans appel. Un couteau se dévoila dans la main de la Dame à la Plume, qui le planta dans le cœur de l’agonisante, abrégeant ses souffrances. La jeune femme émit un dernier soupir avant de s’éteindre.



Epilogue :


7 Dolgin de l'ère II


Entrez, déclara nonchalamment Targen Raevalia en réponse au battement contre la porte.

L’Elfe était assis derrière son bureau, affairé à répondre à une demande de livraison importante de chevaux. La pièce était sobrement décorée, entièrement en bois, du parquet aux plafond en passant par les planches composant le mur. Un tapis coloré égayait toutefois la pièce, donnant une touche de couleur rappelant à Targen ses débuts dans sa villa du Bourg du Cerf.

Une silhouette encapuchonnée entra alors dans la salle, puis demeura droite devant le bureau. Ses vêtements en cuir étaient salis par des taches de sang.

Alors Elìs ? Qu’en est-il de Delatour ?

La personne en face retira sa capuche, dévoilant le visage de la Dame à la Plume et ses cheveux châtains.

La situation est préoccupante, mon frère, répondit l’assassin. Il a mit fin au vieux Fallenbridge et à sa fille.

C’est donc pour ça… marmonna le marchand d’un air songeur. Je ne comprenais pas pourquoi ses biens avaient été vendus aux enchères. Comment s’y est-il pris ?

Elìs se dirigea vers une table sur laquelle était posée une carafe de vin ainsi qu’un ensemble de verres, et s’en servit une rasade.

Il a utilisé ses filles, expliqua-t-elle en reposant la carafe. L’une d’elle comme assassin à l’intérieur de la demeure, qui a fait tout le sale travail, et l’autre il l’a faite séduire par son fils à ce que j’en crois.

– Séduire ? s’enquit Targen, interloqué.

Elle était nue, et le suppliait de la sauver du même ton que lorsque tu t’adresses à ta chère Alystè, dit-elle ironiquement.

Pfff, je suppose que Delatour a profité de cette mystérieuse chute pour gagner en richesse, supposa l’Elfe qui ne rougit pas de l’allusion à sa femme pour qui il portait un amour indéfectible.

Et en influence, précisa l’assassin. Cela lui a permis de pénétrer dans le Haut-Richepont, et de faire passer ses produits plus aisément. Il a de plus comblé les marchés jusqu’ici dominés par les Fallenbridge. C’est une réussite à tout point de vue pour lui. Enfin presque, se ravisa-t-elle. Le groupe de mercenaires sous son contrôle a perdu sa tête, je m’en suis occupée.

Targen passa sa main dans ses cheveux, pendant qu’Elìs portait la coupe de vin à ses lèvres. Il finit par briser le silence.

Combien de temps il te faudra ? demanda-t-il.

La Dame à la Plume sembla se plonger en pleine réflexion.

Quelques mois, et beaucoup de moyens. Delatour est un gros poisson. Maintenant que son fils est mort, euh oui c’était la tête dont je te parlais, précisa-t-elle, il sera davantage sur ses gardes.

Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre si longtemps. Il est bientôt en passe d’entrer dans la Guilde. Il faut l’arrêter avant.

Ça m’arrange, maugréa l’assassin, j’ai perdu deux hommes dans cette mission, et pas un seul remboursement, forcément, il n’a pas eu le temps le bougre.

Elìs posa son verre de vin et se dirigeait vers la porte quand Targen l’interrompit.

Dame Aerys Eryan, je requiers vos services.

Messire Raevalia, railla-t-elle comme à chaque fois que son frère lui affectait une mission.

Nous aurons besoin de vos effectifs pour assurer la sécurité d’une une livraison de chevaux. Il y en a une belle quantité, et je ne veux pas que nous nous fassions piéger. Le nombre de mercenaires que vous y allouerez est à votre charge selon vos estimations.

Ce sera tout ? demanda Elìs.

Envoyez également vos catins dans les auberges du Bas-Richepont. Je veux savoir ce qui s’y dit à propos de Delatour. Je veux un compte-rendu dans deux semaines, cela vous paraît possible ?

L’assassin hocha la tête.

C’est dans mes cordes, assura-t-elle.

Bien, je ne vous retiens guère plus longtemps, dame Aerys Eryan, la congédia son frère.

L’assassin mima une grossière révérence, le sourire aux lèvres, et quitta la pièce en masquant à nouveau son visage de sa capuche, laissant Targen seul en pleine réflexion. Il fallait agir.
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