Nemo

Les livres poussiéreux racontent beaucoup de choses.

Nemo

Messagepar Clan Galyfreya » Jeu 1 Aoû 2019 12:42

Partie 1 : Personne

L’enfant pleurait, sous un ciel sans étoile ni lune, et le vent glacial qui s’engouffrait dans ses aillons le faisait trembler de la tête aux pieds. Il s’efforçait de rester silencieux pour ne pas se faire de nouveau rebrouer par les autres esclaves du baraquement, lassés et exaspérés pour ses sanglots. « Ce n’est pas la première fois ». « Ce ne sera pas la dernière ». « Fais avec et ferme là ». « Tu nous empêches de dormir ». « Personne ne viendra t’aider ». Il avait entendu ces mots tellement de fois…

De nouveau, son menton se mit à trembler et ses dents s’entrechoquèrent entre elles, alors qu’un nouveau pleur difficilement contenu l’étrangla. Il s’accroupit pour renfermer cette peine et cette douleur à l’interieur de lui, mais étira ainsi sans le vouloir son dos ravagé par le fouet et ne put étouffer un gémissement. Ses yeux embués de larmes et son esprit marqué par la douleur, l’empêcha d’appercevoir l’homme qui s’approchait de lui et sursauta de terreur lorsqu’il l’entendit l’appeller.

- Hey, gamin…

L’enfant se redressa comme un ressort et tourna son visage appeuré vers l’homme qui se tenait au dessus de lui. Il se détendit légèrement et la terreur laissa place à la méfiance dans ses yeux. Il s’agissait d’un des esclaves du baraquement, mais bien plus âgé que lui. Son visage pouvait lui donner la trentaine, si son teint brûlé par le soleil, les rides de fatigues et son regard sombre ne le rendait pas plus vieux encore. L’homme fixa le dos de l’enfant, recouvert d’une chemise grossière et sale qui laissait voir des marques de sang séchés.

- Faut t’enlever ça et te passer à l’eau… Ou tu vas encore plus morfler…

Il s’approcha de l’enfant et l’aida à retirer son haut. Ce dernier le laissa faire, sans trop réagir, mais le fixa avec attention.

- Attention, ça risque de faire mal…

L’enfant grimaça et serra les dents, mais ne pût étouffer un cri de douleur lorsqu’il sentit les croutes de sang séchés qui s’étaient collées au tissu s’arracher de sa peau, rouvrant ses blessures. Le regard de l’homme s’assombrit et il grogna une insulte à la vue du dos de l’enfant. Des dizaines de zébrures sanglantes lacéraient son dos, recouvrant presque méthodiquement le peu d’étendue de chaire qu’offrait le corps de l’enfant à la cruauté de leur maître. Il n’y était pas aller de mains mortes, même contre un enfant. Se fichait-il donc de le tuer ? L’homme resta un moment silencieux, contenant sa fureur, puis se mit à chercher un récipient d’eau non croupi, à défaut de potables, tout en interrogeant l’enfant.

- Comment t’appelle-tu ?

Le garçon renifla et répondit d’une voix tremblante et sourde, mais dans laquelle l’homme fût surpris d’entendre de la rancoeur, de l’amertume et de la rage. Des sentiments habituellement étouffés et tués par des années de sévices, de violences et de souffrance.

- J’ai pas de nom. Je suis personne, je suis rien. Juste un outil qu’on peut frapper et briser sans que personne n’y trouve à redire. Pas même un animal dont on pleurera la mort.

L’homme se tut alors qu’il versait l’eau glacé d’un puit sur le dos du garçon qui frissonna de plus belle. Il s’avait que ces paroles n’étaient pas celle de l’enfant et il pouvait deviner sans peine qui le lui avait crachées au visage.

- Tu devais bien avoir un prénom, avant… Avant tout ça…

- Avant ? Avant quoi ? J’ai pas d’avant…

Un silence maladroit s’installe. L’homme épongeait les plaies de l’enfant avec le tissu de sa petite chemise, en se mordant la lèvre, regrettant d’avoir insisté. S’il se souvenait, lui, d’être né libre, d’avoir perdu ses parents dans le fer, le feu et le sang, ce n’était pas le cas de tous les esclaves de la propriété. Et même s’il ne lui restait que des souvenirs brisées et vagues, comme cachés à jamais derrière une brume infranchissable, certains esclaves n’avaient même pas cette « chance » d’avoir des souvenirs des jours meilleurs… Nés esclaves, enfants d’esclaves sans visages et sans noms, ils n’étaient que des bêtes de sommes supplémentaires dans la masse servile.

- Et toi ?…

La voix faible et hésistant du garçon lorsqu’il brisa le silence fit sortir l’homme de ses tristes pensées.

- Mû. Je m’appelle Mû.

- ça doit être chouette d’avoir un nom.

L’homme ne répondit pas. Mû. En réalité, ce prénom était surtout le seul qui ressortait nettement de ses souvenirs. Il entendait une voix qui appelait une personne de ce nom. Une voix de femme, ou de jeunes filles. Mais il ignorait s’il s’agissait vraiment de son nom, à lui. Il pouvait s’agir d’un surnom, ou le nom d’une autre personne… Mais c’était tout ce qu’il lui restait, et il s’accrochait à ce mot de toutes ses forces lorsqu’il se sentait sombrer dans l’habitude de son asservissement. Il s’assit en silence à côté du garçon qui s’était calmé, bien que son dos continue à le lancer douloureusement.

- Nemo… l’homme après quelques minutes de silences où chacun écoutait la respiration de l’autre.

L’enfant releva la tête et le regarda, sans comprendre.

- Nemo, repetta-t-il d’une voix hésitante. Il y a un moment, y avait un type qui avait de la culture, parmis nous. Il savait lire, écrire, compter, et tout ! Un prisonnier de guerre, je crois. Il nous avait racontés pleins de trucs. Selon lui, Nemo, ça voulait dire « personne » dans une langue oubliée. Il trouvait ça très interessant car ce mot pouvait designer une personne, mais aussi son contraire, personne. Je me souviens avoir trouvé ça totalement idiot. Ensuite, ils l’ont ammenés je sais pas où et on l’a plus jamais revu.

Le gêne lui avait fait accéléré son flot de parole jusqu’à ce qu’il devienne difficilement compréhensible et il dût reprendre son souffle, les joues un peu rouges. Le garçon continuait de le fixer avec ses grands yeux saphirs, mais garda le silence, attendant qu’il s’explique. L’homme dégluttit, détourna le regard, se trouvant soudain parfaitement arrogant et totalement imbécile. Pourtant, il continua.

- Si tu n’es personne, comme tu le dis, tu peux être Nemo. Le maître serait furieux s’il l’apprenait, mais… Quand nous sommes seuls, si tu veux… Tu peux m’appeller Mû… Et je t’appellerais Nemo… ça peut être ton nom, si tu le souhaite…

L’enfant détourna le regard et sembla réfléchir à la proposition. Finalement, il eut un rire à la fois triste et méprisant, et haussa les épaules.

- Les maîtres donnent bien des noms à leurs chiens, grinça-t-il entre ses dents.

Mû se tendit, offusqué et blessé par cette réponse. Il ouvra la bouche pour protester, mais la referma et ne répondit pas. La peine l’emporta sur la vexation et la colère. Les deux esclaves ne bougèrent plus. Après quelques minutes de silences pesant, l’enfant éternua, reveillant la blessure de son dos nu. Il étouffa de nouveau un gémissement et les larmes lui montèrent une nouvelle fois aux yeux. Mû soupira, retira sa chemise et aida l’enfant à l’enfiler. Elle était bien trop grande pour le garçon qui semblait nager dans le tissu, formant autour de son corps une étrange tunique.

- Attends, je prends ma chemise ! protesta l’enfant.

- Elle est trempée de sang, d’eau et de merde.

- Tu vas attrapper froid, toi aussi…

Mû haussa les épaules et se força à tendre ses muscles pour que l’enfant ne voit pas les frissons qui le saississait à chaque bourrasque de vent glacé qui frappait son torse. Il se leva et se dirigea vers la cabane où les gardes entassaient les esclaves pour la nuit. L’enfant se leva à son tour et le rejoint en trottinant, comme s’il avait à présent peur d’être seul, dans l’étendu sombre de l’ombre nocture. Il avait la tête baissée. Il sentait qu’il l’avait blessé, et il le regrettait. Mû avait été la seule personne qui se soit inquiété pour lui et lui soit venu en aide. Cela lui avait fait chaud au coeur, mais il avait eut peur, ne voulait pas le montrer, ne voulait pas s’attacher. Mais au fonds, il en avait bien le droit, non ? Arrivé à sa hauteur, il marcha avec lui sur quelques mètre avant de murmurer :

- Les parents aussi donnent des noms à leurs enfants…

L’homme le baissa la tête dans sa direction, surpris et pensant avoir mal entendu. L’enfant releva les yeux et leurs deux regards se croisèrent, avant qu’il ne les rebaisse de nouveau, gêné. Avec hésitation, il prit la main de l’homme qui lui répondit silencieusement d’un sourire à la fois heureux et triste, et en serra doucement contre la sienne la petite main du garçon.

- Nemo, ça me va…
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Re: Nemo

Messagepar Clan Galyfreya » Lun 12 Aoû 2019 21:42

Partie 2 : Nemo et Mû


Nemo courrait de toute ses forces, et essayait tant bien que mal de suivre la course effrénée de Mû, qui le trainait plus qu’il ne le tenait par la main. Nemo avait les genoux en sang, ses pieds lui faisaient affreusement mal, mais ils savaient tout deux qui les pourchassaient, et avec quelles intentions. La terreur leur donnait des ailes… Qui se brisèrent en morceaux au bout du chemin. Devant eux, ils aperçurent un groupe de cavaliers et leurs gigantesques montures, qui leur faisaient face, leur barrant le chemin, leur dernier échappatoire.

Leurs armures de fer rutilantes reflétaient avec violence les éclats du soleil qui les aveuglaient. Leurs surcots rouge sanglant n’inspira que terreurs aux deux esclaves en fuite. Mû s’arrêta une seconde, horrifié, lorsqu’il comprit qu’il ne pouvait pas traverser la masse de métal qui se dressait devant eux. Il tenta de couper par les champs, sortant du chemin, mais il entendait déjà derrière lui le bruit des sabots lancés au galop par leur poursuivant. Il compris qu’il était déjà trop tard lorsqu’il sentit une flèche se planter derrière son épaule, lui déchirant la chaire et il sentit le crissement du bout de métal contre son os. Il poussa un cri et la douleur le tétanisa. Il trébucha et tomba à la renverse, lâchant la main de l’enfant sur le coup.

- Mû !

- Nemo, cours ! cracha-t-il en tentant de se relever.

- Pas sans toi !

Mais les nomades étaient déjà sur eux.

- Où croyez-vous aller comme ça ? rugit leur chef.

Un des nomades saisit violemment l’enfant par le bras, alors que sa monture était toujours lancée au galop. Nemo poussa un hurlement lorsqu’il sentit ses pieds quitter la terre et son épaule se déboiter sous le choc, dans un immonde craquement.

- Nem- !…

Le cri de Mù fût brutalement stopper par un violent coup de bottes qu’un nomade lui assenât au visage alors qu’il tentait de se relever. L’esclave tomba au sol, s’étalant dans la boue, alors que du sang commença a dégouliner sur son visage. Il perdit connaissance un bref instant.

- Mû !

L’enfant poussa de nouveau un cri, où se mêlant la cruelle fusion de la douleur et de la terreur. Un cri de détresse et un appel au secours, un supplique qu’il ne savait à qui adresser.

- Laissez-nous ! Arrêtez !

Le nomade qui tenait toujours Nemo par le bras, bien au dessus du sol, sembla agacé par ses piaillements et ses gesticulations et le secoua sèchement. L’enfant sentit de nouveau son os qui tanguait à l’intérieur de son corps, sa peau et ses tendons se tendre, et hurla de plus belle, les larmes débordèrent de ses paupières, à la grande satisfaction de son agresseur.

- ça fait mal ? susurra celui-ci d’une voix cruelle. Attends donc de voir ce qu’on réserve aux esclaves, aux ordures de votre genre, qui décident de nous fausser compagnie. C’est vilain. Très vilain. Je te garantis que tu hurleras bien plus fort, nous suppliant de t’achever une bonne dizaine de fois avant qu’on daigne mettre fin à ta pitoyable existence.

Mù commençait à reprendre ses esprits, étouffant dans la flaques de boues, crachant et essayant de se relever, mais retomba, incapable d’utiliser son bras. Les deux esclaves sentirent le désespoir les envahir, d’autant plus cruellement qu’ils avaient crû réussir à ne serait-ce qu’entrevoir un espoir d’échappatoire. Soudain, une voix à la fois douce et ferme s’eleva sur le chemin.

- ça suffit, j’en ai assez vu.

Aussitôt, le groupe de chevaliers que les fugitifs et leurs poursuivants semblaient avoir oubliés se mit en branle. En un claquement de doigts, trois cavaliers s’étaient élancés devant l’ordre non formulé et entouraient à présent les assaillants de Mû et Nemo. Seul deux d’entre eux restèrent calmement à l’écart, observant la scène.

Le nomade qui tenait Nemo poussa un glapissement et le lâcha afin d’esquiver le tranchant d’une hache de guerre qui vola vers lui. Alors qu’il pensait que sa tête roulait déjà au sol, l’arme s’immobilisa à la frontière de sa peau, laissant un mince filet de sang s’écouler. Le nomade se figea devant l’homme borgne qui le tenait ainsi en joue, le regard froid de son unique œil valide fixé sur lui. Un deuxième chevalier, à la tête dénudé qui laissait voir une chevelure extravagante, plaça sa rapière sous la gorge de l’homme qui avait manqué de piétiner Mù. Celui-ci déglutit lentement et tenta de contrôler sa monture. Le troisième chevalier était une femme. Elle faisait face au chef des esclavagistes, le menaçant de ses deux épées, croisées devant la gorge de l’homme et ses extrémités encadrant son cou. Son regard était de braises, empli de mépris et de colère.

Les nomades restant poussèrent des cris surpris, puis reprirent leurs esprits et s’apprêtaient à s’élancer contre ces assaillants imprévus, lorsque la même voix mystérieuse retentit de plus belle.

- Si j’étais vous, et que je tenais à ces trois-là, je m’abstiendrais. Mes enfants sont quelques peu nerveux avec leurs lâmes…

Les nomades s’immobilisèrent et la scène prit un air irréel. Le silence s’installa, alors qu’un des chevaliers qui était restée en retrait retira son casque, laissant voire une chevelure argentée tenue par un chignon et le visage d’une femme agée, mais au regard décidé.

- Dumnorix, s’il te plait…

C’était toujours cette même voix qui donnait les ordres et brisait calmement le silence, une voix ferme, mais pourtant d’une étonnante douceur. Le dernier chevalier, le seul à ne porter qu’une armure légère, obéit à la demande silencieuse. Il descendit calmement de son cheval et se dirigea sans se presser vers Mù qui avait fini par réussir à se redresser sur ses genoux et qui le fixait, hagard.

Nemo ne comprenait pas plus que Mû ce qu’il se passait autours d’eux, mais ni leurs poursuivants, ni les autres chevaliers ne semblaient bouger. Essayant d’oublier la douleur dans son épaule, tentant de serrer son bras blessé avec son autre main, il courut maladroitement, et en trébuchant, vers son ami. Nemo s’interposa entre Mû et le chevalier, semblant le défier du regard, avec un air qui se voulait sans doute menaçant et hargneux, mais qui était en vérité empli de larmes et de peur.

Le chevalier s’arrêta, attendit quelques secondes, avant de soupirer. Il s’adressa à l’enfant d’une voix calme et lente, mais cherchait Mû du regard tout en parlant.

- Laisse-moi passer, gamin, ou l’état de ton ami risque d’empirer. Je veux simplement l’aider.

Mû soutient le regard de l’inconnu du mieux qu’il pouvait, malgré la nausée et la tête qui lui tournait au point où il ne pouvait voir que des silhouettes troubles autours de lui. Il tenta de réunir ses esprits, essayer de comprendre ce qu’il se passait et ce que voulait dire l’homme, qui, visiblement, attendait de sa part une réponse. Mais sa blessure était bien trop douloureuse pour cela. Elle lui brûlait atrocement l’épaule, et même au-delà. La douleur sourde semblait irradiés dans tout son corps, paralysant son bras, remontant jusqu’à l’arrière du crâne et même en bas de sa colonne vertébrale. Comme si toute cette zone était écorchée par un mal inconnu. Il ne s’agissait pas d’une simple flèche, réussit-il à comprendre avec horreur. Elle avait été recouverte de poison.

Mù hocha la tête à l’adresse du chevalier et frissonna car ce simple mouvement lui était insupportable et raisonnait dans tout son corps. Il rassembla ses dernières forces et réussit, après un effort incroyable, à murmurer d’une voix sourde, sans qu’aucun gémissement ne s’échappe de ses lèvres :

- Nemo… S’il te plaît…

L’enfant se retourna vers lui, encore plus inquiété par le son de sa voix, malgré les efforts de Mû pour le cacher. Dumnorix ignora l’enfant, le dépassa sans un regard et se pencha sur la blessure de l’homme. La flèche s’était enfoncée profondément dans sa chaire et son dos, mais les os et ses poumons semblaient intactes. Le chevalier fronça les sourcils lorsqu’il aperçut des veines sombres autours de la blessure et jura entre ses dents. Du poison nomade. Il n’osait même pas imaginer combien l’homme souffrait. Il sortit de sa poche une gourde et un sachet de poudre qu’il versa et mélangea, avant de le donner à boire à Mû. Ce dernier s’exécuta, n’ayant plus la force ni la volonté de se méfier. Le chevalier brisa ensuite le bout de la flèche, laissant tout de même la pointe et le bois qui s’était enfoncé dans sa chaire pour éviter de provoquer une hémorragie et causer encore plus de dégâts. Il versa ensuite une nouvelle mixture dans le reste de l’antipoison qui commença à se gélifier et en recouvra les contours de la plaies et ses bordures, pendant que le dos de Mû se tendait sous l’effet de la douleur. Mais l’homme ne poussa pas un cri, pas un gémissement. Le chevalier admira un instant son courage et sa force, puis finit par sortir une bande de lin de sa sacoche avec laquelle il arrêta provisoirement le saignement à la tête de l’esclave et tenta de canaliser le flot s’échappant des deux blessures. Ce n’était que les premiers soins, mais c’était déjà ça. Quand la chose fût faite et qu’il sembla satisfait, il se tourna vers l’enfant.

- à ton tour maintenant, bonhomme.

Nemo continuait à fixer Mû, le regard inquiet et perdu, sans même sembler prêter attention au chevalier qui s’approchait de lui. Mû, l’esprit embrumé par la potion de soin et l’anesthésiant, murmura d’une voix pateuse et suppliante :

- Je vous en prie… Ne lui faites pas de mal…

Le dénommé Dumnorix haussa les épaules sans répondre et s’accroupit à la hauteur de l’enfant, qui finit par tourner lentement son regard vers lui.

- Je ne vais pas te mentir. Ça risque de faire mal. Très mal. Tu as l’épaule démise, on dirait, et il faut la remettre en place. Après, tu auras moins mal. Je m’assurerais que l’opération soit la plus brève possible.

Le chevalier ajouta, à mi-voix et en grinçant des dents :

- Et contrairement à ces sadiques, je t’assure que je n’y prendrais aucun plaisir.

Nemo déglutit avec difficulté, mais hocha la tête. Si Mû lui avait fait confiance, alors lui aussi… Le chevalier sourit, satisfait, devant l’air décidé de l’enfant. Il lui prit l’épaule d’une main, l’avant bras de l’autre, compta jusqu’à trois et lui remit l’articulation en place d’un seul mouvement, sec, rapide et net. Nemo poussa un cri, sa vision se brouilla un bref instant, mais sitôt la fulgurante douleurs passée, il se rendit compte que le chevalier avait dit vrai. Il avait toujours mal, mais moins qu’avant, et se risqua même à faire bouger délicatement son épaule qui suivit le mouvement sans trop de mal.

- Vous faites une grave erreur, je vous préviens ! grogna soudain une voix menaçante derrière eux.

Nemo et Mû sursautèrent. La vieille chevaleresse et le dénommé Dumnorix tournèrent leurs regards vers le nomade. Avec le silence et l’immobilité des autres protagonistes, ils avaient complétement oublié dans quelle situation ils se trouvaient. La chevaleresse aux deux épées ressera encore davantage ses lames contre le cou de l’impertinent qui lui lança un regard haineux, mais qui continuait à déplatérer ses menaces.

- Si vous saviez qui nous paie, vous n’agiriez pas ainsi. Vous ne tenterez pas de voler notre bétail. C’est sa propriété après tout, et vous la lui volez. Si vous saviez… Vous fuierez la queue entre les jambes, en nous suppliant de vous épargner.

Le chevalier borgne et la chevaleresse pestèrent à l’unisson au mot « bétail » et leur étreinte se fit plus menaçante encore. La victime du chevalier poussa un nouveau cri craintif et tendait son corps à l’opposer de ce dernier, jusqu’à manquer de tomber de sa monture, alors que le chef des bandits se tue, sentant le fer s’enfoncer dans sa chaire. Le sang commença à goutter sur les selles nomades alors qu’un silence terrifié s’installa de nouveau. Le chevalier à la rapière n’avait pas bouger, mais c’est lui qui prit la parole.

- Mère, que faisons-nous de ces vauriens ?

- Rien, Brutus. Ils ne méritent pas que nous nous salissions les mains, ni que nous nous abaissions à leurs niveaux. Euclyde, Fleur, j’apprécierais que vous vous maitrisiâsses davantage et que vous ne tombiez pas à pieds joints dans une provocation si évidente. Même si je reconnais ignorer à quoi il joue, insutler ainsi ses adversaires est tout sauf intelligent… Peut-être craint-il la colère de son maître lorsqu’il reviendra lui annoncer son échec et préférerait qu’on lui règle son compte ici et maintenant.

La vieille chevaleresse talonna sa monture pour avancer jusqu’à faire face au chef de la bande et déclara, fièrement :

- Nous n’avons pas peur de vous, nomade ! Je suis Sinna Galyfreya, dirigeante du clan du même nom, haute-chevaleresse de l’ordre et oratrice de la Rébellion d’Hédarion. Je vous montre ma supériorité en vous épargnant aujourd’hui. Si plus tard, vous ou votre faquin d’employeur cherchez à vous venger, vous saurez où nous trouver. Nous ne nous cacherons pas. Mais je vous conseille alors d’emmener avec vous une armée à la hauteur de vos prétentieuses menaces car nous serons alors ravi d’y répondre par le fer.

Les trois chevaliers desserèrent un à un leur étreinte de lames, mais pas assez pour que les nomades puissent faire demi-tour sans difficultés. Les blessés portèrent aussitôt leurs mains à leur coup et dûrent faire une manœuvre à leur monture pour ne pas s’embrocher de nouveau au fer des chevaliers. Une fois à une distance qu’il jugeait sécurisante, le chef des nomades siffla longtemps et sa bande et lui-même se retirèrent, non sans une dernière bravade.

- On se reverra, Galyfreya ! Et tu pairas cet affront !

- Nous vous attendrons de pieds fermes, conclue la dirigeante.

Lorsque tous les nomades eurent disparu, Mû se détendit enfin et poussa un soupire de soulagement. Une ride d’inquiétude lui barrait cependant le front, mais il ouvrit les bras pour accueillir Nemo qui s’était précipité vers lui. L’enfant sanglotait dans ses bras, tremblant, mais il ignorait s’il s’agissait du choc, de la douleur ou du soulagement. Mû le serra dans ses bras aussi fort que lui permettait sa blessure, alors qu’une lourde amertume commençait à l’étreindre. Et maintenant ? Et après ? Que se passerait-il ? Alors que Mû comprenait ce qui les attendait, sa gorge devient de plus en plus sèche et le désespoir le saisit de nouveau.

- Peuh ! Pas même un merci, rien… Paie ta reconnaissance, tiens.

Mû se crispa, surpris et inquiet, devant le reproche cinglant du chevalier borgne, puis se remit à respirer doucement lorsqu’il vit la dirigeante lancer un regard de reproche à son fils.

- Euclyde, j’ose espéré que c’est par honneur et par désir de justice que tu as agis ainsi, et non pas guider par le désir égoïste d’obtenir des éloges.

Le chevalier borgne haussa les épaules, visiblement vexé. Mû fixa Sinna Galyfreya, à la fois reconnaissant et hésitant. Il n’avait pas l’habitude de rencontrer des seigneurs qui agissait ainsi, sans arrières pensées. Mais il n’oubliait pas qui ils étaient, deux esclaves en fuite face à cinq nobles de hautes familles, sans doute, vu qu’il se faisait appeler « hauts » chevaliers.

- Je… Pardonnez-nous, sirs… nobles dames… Je vous suis éternellement reconnaissant… Pour votre aide. Vous auriez très bien pû ne rien dire, ne rien faire, et nous laissez à notre sort…

La haute chevaleresse lui adressa un geste agacé, mais Mû continua.

- Et malgré tout… Je ne peux pas… Je ne réussis pas à me réjouir. J’ai réalisé que, quoi que nous fassions, quoi que nous tentions, nous resterons toujours des esclaves en fuite, des fugitifs pourchassés. Le maître continuera à nous traquer, jusqu’à nous capturer et nous tuer, ou pire… Il nous condamne à ne faire que fuir… La liberté que j’envisageais pour nous n’est qu’un mirage. Il ne nous sera jamais permis de vivre en hommes libres…

Avant que la dirigeant ne pût répliquer, Mû releva la tête et la regarda d’un air suppliant.

- Je vous en supplie, emmenez-nous avec vous. Nous sommes travailleurs, je vous garantis que vous ne regretterez pas. Nous pouvons tout faire, ou apprendre ce que nous ne connaissons pas… Ne nous nous plaindrons pas, nous vous obéirons sans discuter, quelques soient vos ordres. Si nous sommes condamner à n’être que des esclaves, autant que ce soit au service de maîtres plus cléments que ceux que nous fuyons. Et qui soient capable de nous protéger de sa colère... Je vous en supplie…

Nemo redressa la tête et regarda avec stupéfaction le visage défait et pâle de Mû. Il abandonnait. Après tout ce qu’ils avaient traverser ensemble. Comment pouvait-il le trahir ?

- Qu’est-ce que tu raconte, Mû ? t’as pas le droit de dire ça ! Tu avais promis ! Tu as dis qu’on aurait une maison, avec des chambres, et une cheminée ! Et un potager, et un verger ! Et une chèvre, des poules, un âne ! Tu m’as dis qu’on ne sera plus jamais esclave, que je ne serais plus jamais forcé d’obéir à un maitre ! Tu as promis ! Je ne veux pas redevenir esclave, je refuse !

Nemo sentait les larmes lui monter de nouveaux aux yeux, de tristesse et de colère, alors que le coeur de Mû se sera dans sa poitrine, jusqu’à l’étouffer. Chaque protestation de l’enfant était autant de coup de poignard dans son esprit. Il baissa les yeux, sentant le poids de la culpabilité l’envahir. Il lui avait menti. Il s’était menti à lui-même. Ils ne pourraient jamais…

- Bien envoyé, gamin, grogna une voix bourrue au dessus d’eux.

Les Galyfreya continuaient à les observer avec calme et les plus jeunes sourirent devant les mots du chevalier borgne. Sinna Galyfreya regarda les deux fugitifs, l’aire songeuse, avant de descendre de son cheval avec beaucoup de dextérité pour son âge. En s’approchant d’eux, elle retira son gantelet de sa main droite.

- Les Galyfreya ne prennent pas d’exclaves, je suis désolée.

Le visage de Mû se contracta, de surprise, de déception et d’incrédulité. Sinna continua.

- Mais je connais un moyen pour ton ami de tenir sa promesse. Un endroit où vous pourrez acquérir votre liberté, travailler dur pour atteindre votre rêve, et défendre vos acquis en tant qu’hommes libres.

La chevaleresse tendit sa main dénudée, blanche et fine, bien que ridée, dans leurs directions, les invitant à la prendre.

- Que diriez-vous de rejoindre le clan Galyfreya ?
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