Remontrances

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Remontrances

Messagepar Clan Galyfreya » Mer 29 Jan 2020 20:26

Braith hésita avant d’entrer dans le bureau du seigneur de Haute-Cime. Devait-elle frapper à la porte de son parrain, ou entrer avec assurance dans le bureau d’un de ses bannerets ? Elle était toujours assez mal à l’aise de devoir consulter le dirigeant du clan en tant que souveraine de la Rébellion, alors qu’elle le considère comme un membre de sa famille et comme un mentor qui lui a tout appris. Sans compter le fait qu’il restait un de ses conseillers privilégiés. Ni le fait qu'un des sujets étaient aussi importants que graves. La chevaleresse secoua la tête, se redressa avec assurance, le regard qui se voulait décidé, frappa à la porte et entra sans attendre la réponse du chevalier.

Ghislain releva la tête et se leva pour accueillir la dirigeante avec un sourire triste.

- Bonsoir, dame. Que me vaut le plaisir de votre visite ?

- Le plaisir n’est malheureusement pas au rendez-vous, j’en ai peur. Je vous apporte les lettres officiels des décès et les certificats de mort dans l’exercice de fonction pour les familles des soldats du clan Galyfreya qui sont morts lors du siège des marécages.

- Oh…


Braith dépose les deux énormes liasses de documents liselés de noirs sur le bureau du dirigeant. Elle sent sa motivation vacillée, ouvre la bouche, puis la referme. Un silence gênant s’installa dans la salle. Ghislain fronça les sourcils et soupira. Lentement, il fit le tour de son bureau pour poser ses mains sur les épaules de sa filleule. Braith relève les yeux vers lui, le regard empli de détresse.

- Ils sont si nombreux, murmure-t-elle. J’ai envoyé à la mort tant de soldats. Il n’y a eut aucun survivant, sauf...

Sa voix se brise.

- Sauf ceux qui les dirigeaient vers cette mort. J’aurais dû rester combattre à leur côté. Ai-je encore le droit d’être souveraine, après un échec si grave ? Que vont penser nos hommes de moi ?

Ghislain soutient son regard et serre un peu davantage les épaules de la dirigeante.

- Nos soldats sont formés à la guerre, Braith. Ils connaissent le risque de leur profession. Tu peux remettre en cause ta manière de faire, mais pas ton droit au rang que tu as. C’était un échec, certes, cuisant et sanglant. Mais cela reste ton premier échec. Maintenant, il faut comprendre là où tu as manqué de discernement.

Braith redresse la tête, la culpabilité la saisissant avec d’autant plus de férocité.

- C’est à dire ?

- Tu dois prendre des décisions, Braith. De grosses décisions, à la hauteur de ton rang. Si tu décide de défendre un territoire, vas-y à fonds, avec force et assurance. Si tu décide d’abandonner le siège, ne laisse pas le moindre de soldats sur le territoire.


Le vieux chevalier soupire et secoue la tête.

- Tu n’as jamais été à l’aise avec la prise de décision, Braith. C’est assez surprenant, vu ton assurance en combat. Rien qu’à voir le fonctionnement de la Rébellion : tu as besoin de faire appel à un conseil rebelle, de faire des votes, de demander l’avis des autres… Et tout ça pour quoi ? Pour que d’autres tranches à ta place et en prennent la responsabilité.

- Et quoi ? Tu veux que j’instaure une tyrannie ?
s’offusque la souveraine. Et puis, je te signale que la responsabilité me revient dans tous les cas ! C’est moi qui mène le projet de mes bannerets, c’est moi qui échoue ! Je veux simplement encourager l’implication des seigneurs rebelles !

Braith se dégage de l’étreinte de son parrain, et le regarde avec stupéfaction et doute. Ghislain rit, gêné, et retourne s’assoir.

- Une tyrannie, tout de suite… Non. Simplement assumer ce que tu souhaites, et l’imposer parfois à tes bannerets.

- Dont tu fais parti, je te signale !

- Et voilà, encore un autre exemple de manque de décision… Tu es ici en tant que filleule, ou en tant que souveraine ? Tu étais pourtant bien ma suzeraine quand tu es entrée dans cette salle. Tu as laissé tes doutes t’envahir et corriger ta posture pour redevenir une enfant qui a besoin d’être rassuré.


Braith regard le seigneur de Haute-Cime, bouche bée et stupéfaite, avant de sentir une colère bouillante enflée en elle, remplaçant ses doutes. Elle réalise alors qu’elle était seule, et que personne dans sa famille ne pourrait comprendre ce qui la troublait, ni l’aider à en sortir.

- Oh, elle est bien bonne celle-là ! Et je serais la seule à me mélanger ? Toi aussi tu as changé de posture, tu me tutoies, tu me manques de respect ! Je suis venu en tant que souveraine, et filleule. Car je suis les deux ! Oui, j’avais besoin d’être rassurée et soutenue. Et c’est un échec, visiblement. Maintenant, je vais mettre mon masque de souveraine, et vous demander, sir, de justifier le fait que vous mêliez votre rôle de père et de instigateurs politiques, à celui de chef militaire de la Rébellion.

Le chevalier fronce les sourcils.

- Je vous demande pardon ? répondit-il sèchement.

- Vous m'avez très bien compris. Je veux parler de ces lettres.

Braith désigne les tas de paperasses qu’elle venait de poser en arrivant. Le regard de Ghislain se fait plus froid encore.

- Je ne vois pas de quoi vous parlez.

La souveraine peste entre ses dents, arrache la ficelle qui retenait les lettres, et commence à lire les noms des destinataires.

- Famille Coridus, lignée de Bruise-morceaux, lignée de Storick, famille Forilian, famille du Beau-mont… Je continue, ou vous arrêtez de me pendre pour une imbécile ?

- Je vous en prie, sentez-vous libre de m'éclairer.

- Ce sont tous des familles qui ont cherchés à intimider Cael, ou qui ont été suspecté pour la tentative d’assassinat dont il a fait l’objet, ou qui s’oppose à sa politique, ou qui sont contre l’idée qu’il vous succède à la tête du clan. J’ai tout vérifié. Aucun nom en dehors de ces critères n’était présent sur la liste.


Le seigneur de Haute-Cime ne réponds pas tout de suite, mais pose son regard de braises dans ceux de Braith, soutenant son regard et ses accusations voilées.

- Tu préférais que j’attende que ton frère meurt pour avoir les preuves que réclament des tribunaux corrompus et achetés par ces mêmes assassins ? Ce sont des seigneurs conscrits. J’ai le droit de sélectionner les vassaux que j’envoie à la guerre.

- Tu ne nies même pas ?! Tu les as envoyé à la mort, volontairement ! Pour intimider leurs familles, pour faire passer un avertissement ! Ils sont morts, et leurs propres vassaux par la même occasion ! Ils menaçaient tes plans, ils semblaient menacer ton fils, alors tout ce que tu as trouvé de mieux pour les faire taire, c’est profiter de ma bêtise... Tu savais que je perdrais la bataille et qu’ils allaient y mourir. Et tu ne m’as rien dis ! Tu as fait mourir des innocents, sur un principe de culpabilité que tu as toi-même forgé !


Prenant au fur et à mesure conscience de tout ce qu'une simple remarque administrative révélait sur les plans de Ghislain, et devant le mutisme du seigneur des Galyfreya, Braith perdit son calme et se met à hurler.

- Et tu continue à me regarder comme ça, sans rien dire ? Alors que je fais des cauchemars chaque soir depuis ce massacre, toi, tu n’as pas eu honte une minute, pas un seul regret ? Comment penses-tu que Cael réagirait s’il l’apprenait ? Que des cadavres seront les fondations de sa gouvernance ? Que tu veux le voir dirigeant alors qu’il hésite encore à se lancer sur un chemin si dangereux ?

- Caelius n’a pas besoin de le savoir.

- Oh, vraiment ?

- Vraiment.


Le ton de Ghislain était froid, glissant et ferme comme un couteau. Braith pose ses mains sur le bureau, s’y appuie et regarde par dessus le visage de son banneret, avec colère et fureur.

- Est-ce une menace ?

- Pas contre toi.

- Tu as conscience que si tu n’étais pas mon parrain, et le père de Cael, je t’aurais déjà passé en cour martial ? Où sont les valeurs chevalières que tu m’as inculquées, le respect des paires et la fierté d’être toujours juste dans ses actions et ses décisions ? Est-ce la vieillesse qui te rends si aigri, cruel, monstrueux et aveugle ? Tu devrais avoir honte de...


Ghislain de Haute-Cime se relève brusquement, faisant criser la lourde chaise en chêne contre les carreaux de marbres.

- ça suffit ! rugit-il. Je ne vais pas me faire dicter ma conduite, ni laisser insulté par une gamine incapable ! Qu’est-ce que tu essaies de faire ? Me refiler la responsabilité de la mort de tes hommes ? Alors bas les masques ! ils sont morts par ta faute, TA faute ! Tu as montré que tu étais une honte de stratège, se basant sur des suppositions et des intuitions idiotes, oubliant les potentiels de ses héros de guerre, négligeant la puissance des nécromanciens et de leurs marche-morts, laissant les émotions plutôt que la raison dictée ta conduite. Et surtout, surtout, tu as ridiculisé la Rébellion devant tout Hédarion. Tu aurais dû mettre des centaines de milliers de chevaliers, rien que pour rappeler à tous la puissance de notre faction ! Mais non, tout ce qu’on a récolté, c’est du mépris et des vies gâchées. Tu n’as été ni à la hauteur de ton rang, ni de celui la Rébellion que tu représentes !

Un silence glaçant s’installa dans le bureau, juste troublé par les bruits de la pluie contre la fenêtre de la salle. Braith avait le visage figé dans une expression de choc et de douleurs, alors que celui de Ghislain se décomposait au fur et à mesure qu’il réalisait les paroles qu’il avait assenées à sa filleule, à l’enfant de sa femme, à sa fille de cœur. Il tente de toucher le bras tremblant de la jeune femme, dans un murmure suppliant.

- Braith… S’il te plait… Excuse-moi, je ne voul-...

- Tais-toi. Taisez-vous. ça suffit.


Braith écarte violemment la main tendu de Ghislain, tremblante autant de rage et de douleur que de stupéfaction. Elle se force à respirer amplement, pour calmer son cœur et le ton de sa voix, pour appeler à son secour les dernières forces de volontés qui lui restaient.

- Nous reparlerons de votre comportement. Plus tard. Nous prendrons les décisions qui s’imposerons. Maintenant sortez.

- Braith… Ecoute-m-...

- Sortez.


Ghislain se lève avec raideur, se dirigeant vers la sortie. Il ne rajouta rien. Pas même qu’il s’agissait de son bureau et qu’il était étrange qu’elle lui ordonne ainsi de sortir de ses propres appartements. Alors qu’il n’avait jamais douté de ses attentions et ses actions, jamais, a aucun moment de sa vie, il se mit regretter amèrement d’avoir laissé la colère parler. D’avoir laissé la colère sortir. De l’avoir laisser blesser Braith pour se défendre. Il se retourne une dernière fois avant de fermer la porte, mais seul le dos raide de la souveraine lui souhaitant au revoir.

Lorsque la porte se ferma, Braith explosa en sanglots sur le bureau du seigneur de Haute-Cime, alors que ce dernier s’appuya à un mur, sentant un énorme dégoût sur le bord des lèvres qui lui donna la nausée. Ils avaient échoués.
Clan Galyfreya : "Pretia habemus quae meremus"
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