La fin d'une lignée

Les livres poussiéreux racontent beaucoup de choses.

La fin d'une lignée

Messagepar Raevalia » Ven 20 Mar 2020 17:43

La fumée rendait l’air irrespirable. Le ciel pourtant bleu n’était plus visible, masqué par les volutes épaisses et grisâtres. La douleur élançait Targen II. Malgré le bandage improvisé avec sa cape déchirée recouvrant la plaie, du sang s’échappait de son aine. Ses bras écorchés parvenaient à peine à soutenir son poids, à quatre pattes sur les pierres froides.
L’Elfe entendit au-dessus de lui le vacarme causé par l’écroulement d’une tour. Des cris de guerre et d’agonisants retentissaient dans ses oreilles, entrecoupés des bruits des explosions causées par les tirs de boulet enflammés. Qui eut cru que l’armée de ce maudit barbare puisse disposer d’autant de trébuchets !?

Targen II parvint à retrouver la vue. Son environnement était d’abord flou, mais devenait plus net au fur et à mesure. Cela ne l’empêcha pas de se cogner aux obstacles sur son chemin. La cité était encerclée, son unique cachette possible était la crypte. Il parvenait à distinguer les contours d’une statue brisée. Un détail qui n’en était pas un l’intriguait. Il était supposé se trouver dans une salle fermée. Pourquoi était-elle si lumineuse ? C’est en levant la tête qu’il compris. Le plafond s’était à moitié effondré, laissant la pièce à ciel ouvert. En jetant un œil au lourd tas de gravats, l’Elfe remercia secrètement Adonysia de ne pas s’être trouvé dessous, comme les malheureux dont ne dépassaient que la main, ou une jambe. Il parvint à trouver les escaliers, et descendit précautionneusement les marches, faisant attention à ne pas trébucher sur les pierres jonchées çà et là.

Comment en étaient-ils arrivés là ? Comment avaient-ils pu ne pas voir la chose venir ? Les morts consécutives de son frère et de sa sœur auraient dû lui mettre la puce à l’oreille ! Il était seul désormais. Seul à avoir tenté de défendre une cité sans notions de commandement. Targen II était un chevalier, un rebelle, en aucun cas un général. Et voici qu’il lui incombaient toutes les responsabilités : la charge de sa famille, sa représentation au sein des Loups Elfiques, la gestion de Fedenrir… Comment en était-il arrivé là ?

Le cri d’une Elfe appelant à l’aide l’arracha à ses sombres pensées. Il vit derrière la porte entrouverte la femelle à moitié dénudée se débattre face à deux soldats. Son esprit chevaleresque aurait dû lui intimer l’ordre de l’aider, de la sauver. Mais tout ce que parvint à faire Targen II fut d’accélérer vers le pas vers la crypte, laissant derrière lui les cris de l’Elfe qui s’intensifiaient. Dans son élan, il sauta une marche et dégringola les suivantes. Targen II s’étala de tout son long devant la porte de la crypte, des bleus et des ouvertures maculant son corps. L’Elfe n’avait plus la force de cracher un juron, mais il sentit sa plaie s’ouvrir davantage et le sang couler de plus belle. Il s’affaissa sur la porte et l’ouvrit ainsi, sollicitant toute sa volonté pour la refermer après son passage.

Si dans toute la cité, la guerre faisait rage et les éléments semblaient lutter, seul un silence pesant régnait dans la crypte familiale. La grande, sombre et haute pièce avait subit les affres de l’assaut. Des statues étaient au sol, un mur s’était à moitié écroulé, mais tout ceci ne troublait pas les silhouettes trônant au fond de la salle. Les trente-six statues à taille réelle représentant chacune un membre de la maison Raevalia semblaient faire face à l’assaut, dans un calme divin. Si l’extérieur était comparable aux enfers, tout était si paisible dans la pièce. Des flambeaux brûlaient en permanence, alimentés chaque matin. Targen se doutait qu’ils étaient sur le point de s’éteindre, n’ayant pas été rallumé depuis plus d’une journée. Des armes, blasons et décorations en tout genre étaient disposés çà et là, avec des inscriptions.

Targen s’effondra à nouveau au sol. Il rampa jusqu’aux statues lentement, péniblement. Son corps lui semblait infiniment lourd, comme étranger. Il parvint à la hauteur de la première statue. L’Elfe leva péniblement la tête. Au-dessus de lui trônait majestueusement Gonjin, le fondateur de la maison. Les dates « 1173 – 1274 » étaient au niveau des yeux de l’Elfe. Gonjin était représenté sur un dragon, celui qu’il était parvenu à dresser. Quelques mots étaient notés sur l’encolure du dragon « La mort vient pour nous tous ».

Targen se traîna vers la statue suivante. Aesmalya la double-lame, « 1219 – 1320 ». On la reconnaissait par sa chevelure mi-longue et la plume dans ses cheveux, ainsi que l’épée double dans son dos. Targen se souvenait de ce qu’il avait appris à son propos. La furie, la fougue. Voilà ce qu’elle représentait. Trahie par son mari, le perfide Gallus Firaëfel, Aesmalya avait été à l’origine de la Guerre Civile Elfique, ce conflit qui dura près de trente ans.

En se déplaçant à gauche, Targen se trouva face à Esìldion 1er, « 1271 – 1322 », symbole de loyauté, justice et sacrifice. Il fut le premier empereur de la maison, mais il donna volontiers son âme pour sauver son neveu. Il est la source d’énergie qui alimente l’épée enflammée Cereduil Noruì, dont Targen II était désormais le gardien. Sa statue était majestueuse. Un casque de Garde de Madragor se tenait à ses pieds.

Non loin se trouvait la statue de Thalion le Repenti, « 1319 – 1421 », symbole de combativité, et bien évidemment de repentance. Thalion était peut-être le membre le plus illustre de la maison Raevalia, sans n’avoir d’autres titres que général des armées. Il était représenté dans une posture de prière, Cereduil Noruì en main appuyée contre le sol. Son armure était clairement une armure de la Garde de Lumière, dont Thalion fut le premier général. Héros de guerre, puis parjure, l’Elfe finit sa vie à protéger le nord du Rempart de la menace des Marche Morts.

Il fut pénible pour Targen II d’aller jusque vers Arwen chevelure de feu, « 1357 – 1458 », tant sa douleur l’élançait. Elle incarnait l’amour maternel et l’intrépidité. Faisant honneur à son surnom, elle était représentée la chevelure au vent, l’épée à la main. Arwen fut capturée durant la bataille de Lythélia, et sauvée par son père Thalion ainsi que son époux, le rude mais non moins aimé Aker, ce général de la Rébellion, un exemple pour Targen II.

Non loin se trouvait la statue de son homonyme, Targen le balafré, « 1549 – 1650 ». Targen représentait l’agilité, mais aussi la patience et l’autonomie. Tout juste adulte, il a dû mener la révolte contre le Consortium d’Airain, à une époque ou la maison Raevalia s’était spécialisée dans la production d’armes pour les armées du Bien. L’Elfe était représenté assis à une table, des bras l’enlaçant derrière. Targen II reconnut ceux d’Alystè Altéria, l’épouse de Targen, douce et courageuse, qui fut celle qui le soutint jusqu’à sa mort, et qui périt peu après, après des décennies d’attente.

Targen II fut surpris de voir la statue d’Isìl avec celle des autres membres de la famille. « 1614 – 1716 ». On ne lui avait jamais dis ce qu’il inspirait, sinon de la honte. Isìl avait été torturé par des fidèles de Thempkar, et, pour se venger, il décida d’éradiquer son culte, en devenant empereur. C’est ainsi que débuta la Grande Croisade Elfique à laquelle participa la majorité de la Coalition du Bien. Une guerre qui se termina par une semi-victoire.

Une douleur cuisante fit pousser un gémissement à l’Elfe. Son bandage s’était déchiré et plus rien ne stoppait l’hémorragie. Son teint était livide. Il s’écroula devant la statue de Gonjin II. Malheureusement, les dates n’étaient plus visibles. L’Elfe était représenté avec un arc blanc, et des flèches aux pointes dorées, un diadème blanc sur le front. Targen se souvint que l’Elfe avait sauvé…

Lorsque Targen II se réveilla, il compris qu’il avait perdu connaissance à cause de la perte de sang. Il était à côté de la statue d’Herendil le livré, « 1660 – 1821 », symbole de sagesse, de pérennité. Il était le seul Elfe de la maison a avoir échappé, par la grâce d’Adonysia, à la malédiction de Thempkar consistant à ce que les nobles Elfes au service d’Adonysia ne puissent jamais atteindre la vie immortelle à laquelle ils étaient promis, et avait vécu deux fois plus longtemps que les autres. Herendil avait été livré au
nécromancien impie en l’échange des abominations des Maggot dans la Croisade d’Isìl.

Targen se hissa en se tordant de douleur vers une des dernières statues, celle de sa mère, Alyria la sauveuse, « 1785 – 1919 ». Elle était la seule membre de la maison de sang impur, bâtarde de naissance. Néanmoins, ce fut elle qui sauva la maison lors de la révolte elfique. Targen II tenta de toucher la statue de ses doigts, la représentation de sa mère qu’il avait abandonné si tôt pour rejoindre les chevaliers. Néanmoins, dénuée de force, tremblante, sa main retomba sur le sol. L’Elfe gisait sur le dallage froid, entre la vie et la mort, alors que les flambeaux s’éteignirent lentement, plongeant la pièce dans l’obscurité. Dans cet éclairage en demi-teinte, les pierres précieuses décorant les statues perdaient de leur splendeur. Les regards de pierre semblèrent se froncer, comme dans un ultime élan de désespoir, un dernier remous de vie.

Qui était-il par rapport à ces grandes figures du passé ? Lui qui avait failli à sauver son héritage, un héritage ancien de sept cents cinquante ans. Sa famille, sa cité, son peuple, son armée, ses ouvrages, ses armes, son histoire, tout s’était évaporé, car une personne n’avait su réussir la transition. Il avait échoué, il était la honte de sa maison.

C’est à ce moment là que la porte s’ouvrit dans un fracas assourdissant. Une lumière surgit du couloir, et des voix rudes bougonnèrent, alors que des bruits de pas se rapprochaient. Targen II ne sentit pas les pieds qui tâtonnèrent son dos.

Il respire encore, déclara une voix rauque.

Il est presque mort, on le laisse crever ou on le finit ? s’enquit un autre.

Autant en finir rapidement, j’ai pas envie d’y passer autant de temps qu’avec les femelles du haut, s’esclaffa le premier.

L’épée qui se planta dans le dos de Targen II fut une douce fin à ses souffrances, et son esprit pu partir apaisé, rejoindre les bras d’Adonysia.
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Le flambeau

Messagepar Raevalia » Sam 21 Mar 2020 15:01

Année 1957

Les cavaliers arrivèrent dans la cité en ruine alors que Ramamishka pointait à l’horizon. Les quatre destriers s’arrêtèrent à l’entrée du palais, sollicités par le tapotement des bottes sur leur flanc. Une femme descendit la première de sa monture. Des tatouages tribaux parcouraient ses joues. Sa chevelure était cachée par un casque de belle facture, et il en était de même pour le reste de son corps recouvert d’une armure légère et aux multiples reliefs.

Attendez moi ici, intima-t-elle aux trois hommes qui l’accompagnaient.

Ceux-ci obéirent et posèrent pied à terre avant d’emmener les montures par la bride dans la cour. La guerrière resta plantée sur place, observant la cité silencieuse. De la fumée s’échappait encore de certains endroits. Les cadavres jonchaient le sol çà et là. Elle décida d’inspecter la cité, et avança. Le silence était troublé par le bruit de ses bottes sur le sol dévasté, ainsi que les croassements des corbeaux et les cris des vautours profitant de ce festin de roi qui leur était accordé. La guerrière prenait garde aux gravats et aux cadavres sur le sol. Elle passa devant une fontaine mise à bas. Un filet d’eau s’échappait des pierres et serpentait sur le sol. Elle leva la tête, et comprit qu’elle se trouvait devant le palais, ou du moins ce qu’il en restait. Se faufilant dans l’ouverture encombrée par des pierres effondrées, elle pénétra dans le bâtiment. Dans le couloir d’entrée, toutes les statues avaient été mises à bas. Les murs étaient plus ou moins ébranlés, et les trésors avaient été pillés. La guerrière inspectait les lieux du regard, et progressa dans une grande salle.

La salle du trône était austère. Les flambeaux étaient éteints, de la suie recouvrait le sol par endroit. La seule luminosité était prodiguée par la lumière du jour. Il n’était plus de la pièce que des colonnes de pierre soutenant un plafond à moitié effondré. La guerrière s’approcha du trône. Les émeraudes y étant incrustées avaient été arrachées, laissant des marques de couteau. Elle posa sa main sur l’accoudoir. Il était tiède, ce qui provoqua chez elle un mouvement de recul. La guerrière passa un regard circulaire sur la grande pièce. Les bannières avaient été arrachées et brûlées. Les peintures ravagées elles aussi. Un lustre s’était effondré, et les autres pendaient dangereusement. Les fenêtres avaient toutes explosé, sûrement en partie par l’incendie. Les cadavres des servantes étaient empilées dans un coin, toutes dénudées, toutes. De ce charnier avait coulé une mare de sang désormais séché, recouvrant une large circonférence autours du tas. La guerrière aperçut une petite porte entrouverte et s’y dirigea. Cette ouverture menait vers les escaliers. Elle aperçut des traces de sang au sol, suivant les escaliers. Elle décida alors de le descendre, suivant la traîne ensanglantée.

Ses pas la menèrent dans une pièce noire, située sous le palais. Une épée se trouvait par terre, à côté de la porte de bois qui semblait en parfait état. La guerrière fut étonnée de voir que l’émeraude sur la garde de l’arme n’avait pu être arrachée, malgré les tentatives évidentes. Elle la prit en main, et la leva devant son visage. Une flamme parcourut toute la lame de bas en haut. La guerrière manqua de lâcher l’arme, de surprise, mais la garda en main, fascinée. Les flammes léchant l’épée offraient un faible éclairage de la pièce qui se trouvait être large, haute et profonde. Elle progressa dans la crypte, passant entre les râteliers privés d’arme, les vitrines brisées et les réceptacles effondrés. Des silhouettes attirèrent son attention au fond de la pièce, et elle s’y dirigea. Une fois devant, elle avança l’épée enflammée pour mieux les percevoir. Il s’agissait d’une série de statues immaculées, les seules n’ayant pas subi les affres du pillage. Elle retira son casque et le plaça contre sa hanche, dévoilant une chevelure blonde tombant en cascade sur ses épaules et des oreilles pointues.

C’est là donc votre héritage, déclara-t-elle, d’une voix dénuée d’émotions, résonnant dans la vaste pièce. La grande maison Raevalia, désormais réduite à quelques statues dans une pièce sombre et miteuse au sein d’un palais dévasté.

L’Elfe baissa son regard et remarqua le cadavre qui gisait sur le sol, juste sous son nez. Elle devina que la traînée de sang était la sienne. La guerrière se pencha alors, et retourna le cadavre sur le dos. Ses yeux révulsés, son teint livide, cela lui fit presque pitié. De sa main, elle referma les paupières du défunt et la posa sur son front.

– Que les dieux t'apporte le repos éternel, murmura-t-elle avant de poursuivre une prière qu’elle avait appris à Aiguenoire.

Ahilya se releva et quitta la crypte sans se retourner. De manière instinctive, elle étouffa les flammes sans même s’expliquer comment, et rengaina Cereduil Noruì à son fourreau. Les pensées se bousculaient dans son esprit. Qu’étaient-ils pour elle de toute façon ? Ils représentaient un passé qu’elle n’avait jamais connu. Son père était un cavalier pourpre, un suderon. Sa mère était une bâtarde Elfe, fille de l’Empereur Tilion qui avait eu des aventures jusqu’à Aiguenoire, ayant épousé un roturier. Il fallut que ses origines elfiques la rattrape physiquement et qu’elle soit méprisée, dédaignée par les suderons. Elle n’eut d’autre choix que de s’engager dans l’armée et de se battre face à des mercenaires, jusqu’au jour où sa troupe tomba nez à nez sur une embuscade Gorzagh’s et où elle en fut la seule survivante. Elle était revenue voir ses supérieurs, mais ceux-ci étaient persuadés qu’elle avait tué de sang froid ses compagnons à cause de son sang elfique, et condamnée à mort. Elle en avait réchappé de peu, non sans y laisser de durs souvenirs, dont celui de la lame mordant sa chair, et des gardes abusant d’elle. Elle avait été condamnée à fuir et de voyager jusque dans les terres septentrionales, où elle fit la rencontre de celui qui devint par la suite son époux, Answald Luluir. En quoi croyait-elle ? A rien, sinon en la stupidité de l’humanité et des autres espèces parcourant Hédarion. Elle avait enfin trouvé sa voie, sa vie, dans une communauté quand elle apprit le sort des Raevalia, et que tous avaient péri, qu’aucun bâtard n’avait été retrouvé, et que tous les descendants de la maison survivants avaient trouvé leur voie dans d’illustres familles. Les Raevalia lui avaient toujours apporté du malheur. A cinquante-trois ans, elle avait enfin réussi à trouver sa voie, et voici que le destin avait décidé de lui faire porter le poids de l’héritage de cette maison. Tout reconstruire, telle était sa mission.


L’Elfe retrouva ses compagnons à l’extérieur. Ceux-ci l’attendaient, l’air soucieux. L’un d’eux lui tendit une bannière en la voyant arriver. Ahilya examina le morceau de tissus à moitié brûlé qui lui était présenté. Un arc devant un arbre sur fond de deux verts répartis en carrés diagonaux. Remerciant d’un signe de tête son compagnon, elle prit la bannière, et la rangea dans le sac pendant à l’encolure de sa jument.

Qu’as tu trouvé ? s’enquit un de ses compagnons.

Ahilya le toisa quelques secondes.

Mon héritage, répondit-elle d’une voix détachée en se hissant sur sa monture.
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